Situation de la psychiatrie en Chine


intervention lors d’une table ronde

« La psychiatrie et les pouvoirs aujourd’hui »


Véronique Porret

 

Colloque du Collège de Psychiatrie

Strasbourg 1er mars 2008


« Abus de science, abus de psychiatrie ? »



Lorsque j’ai reçu la proposition de participer à ce colloque, j’étais intéressée à l’idée de formaliser l’expérience que j’avais eue en Chine, en novembre 2005, avec les étudiants du Département de Psychanalyse de l’Université de Chengdu (Sichuan). Depuis 1999, ces pionniers de la psychanalyse au Pays du Milieu découvrent l’enseignement de Jacques Lacanqui se fait dans le même temps l’ambassadeur de la langue française — en marge du champ médical ; c’est pourquoi Huo Datong, fondateur de ce groupe, souhaitait que ses étudiants s’initient aux critères nosographiques de la Psychose afin de pouvoir effectuer des stages en milieu hospitalier. Ce fut une aventure enrichissante. Vous comprenez que lorsque j’ai compris, dans un deuxième temps, qu’il s’agissait de parler des abus de la psychiatrie en Chine, je me suis trouvée convoquée à une place bien plus complexe, à dire vrai, intenable. À plus d’un titre. D’abord, j’étais intervenue à Chengdu en tant que psychanalyste ayant eu une longue formation théorique et clinique psychiatrique effectuée aux côtés d’un ancien strasbourgeois, André Bolzinger - que certains ici connaissent sûrement. Ensuite, au nom de quoi juger, voire critiquer une civilisation si éloignée de la nôtre ? Je ne me permettrais pas, avec mes repères occidentaux, assise dans un fauteuil confortable à Strasbourg, de dénoncer ce qui se passe dans ce pays d’Extrême-Orient. La notion d’ « État », de « Politique » n’y a pas le même sens qu’en Occident, celle de l’individu n’en est qu’à l’ébauche. Et même si je me sens une certaine parenté avec ceux qui ont vécu l’invasion japonaise, je pense qu’il faut être Chinois pour tenir cette position de dénonciation. Enfin, surtout, je ne voudrais pas mettre le travail de mes amis psychanalystes chinois en difficulté alors qu’ils sont tout à leur tentative d’ouvrir un espace de pensée et de parole dans leur pays, d’autant que la tension actuelle, à l’occasion des Jeux Olympiques d’août 2008, est très aiguë et rend très sensible les affaires de « face ». Sans me faire l’avocat du diable pour autant, je me demande toujours, lorsque je lis des informations sur la Chine — brandie comme un chiffon rouge à propos du textile, des matières premières, aujourd’hui des droits de l’homme — si ce n’est pas une manière de détourner notre attention sur ce qu’il y aurait à faire chez nous. Question valable aussi pour la psychiatrie. Pourquoi aller chercher la paille dans l’œil du voisin quand il y a déjà beaucoup à dire à propos de ce qui se passe en France ou en Europe ? Plutôt que de dénoncer ou donner des leçons, je proposerai d’apprendre la langue chinoise pour construire un pont entre nos deux cultures et découvrir les multiples facettes de cette civilisation millénaire. Je remercie donc mes hôtes strasbourgeois pour leur courageuse invitation et particulièrement Guy Flecher pour son travail précieux sur le site Lacanchine.

Avant de vous parler de mon expérience modeste de la psychiatrie en Chine, je préciserai quelques points concernant la manière dont s’articulent le pouvoir et la société de ce vaste continent afin que ceux ou celles qui souhaiteraient comprendre comment la psychiatrie peut avoir partie liée avec le politique, y voient un peu plus clair. La société chinoise se divise en deux sphères, une supérieure, celle du pouvoir politique et une inférieure correspondant au peuple. L’organisation politique constituant la première sphère est structurée sur le modèle ancestral de la famille chinoise car, si la Chine d’aujourd’hui sort de son Moyen-Âge pour intégrer à la vitesse grand V toutes les avancées de notre civilisation occidentale, cette assimilation se fait sur fond de structures anciennes, en l’occurrence sur un modèle créé à l’époque des Zhou, mille ans avant notre ère. Cette dynastie, ayant cherché le moyen d’éviter tout renversement, avait conçu une société dans laquelle les liens entre les différents sujets étaient fixés sans ambiguïté dans un rapport hiérarchique d’obéissance. La nomination précise des fils d’une famille chinoise en donne une illustration. À chacun correspond un titre lié à sa place dans la fratrie : ainsi gege (哥哥) désigne le frère aîné, didi (弟弟) le frère cadet ; de même pour les sœurs, jiejie (姐姐) désigne la sœur aînée, meimei (妹妹) la sœur cadette. En français, le terme « frère » est beaucoup moins déterminant puisqu’il concerne tous les garçons d’une même fratrie. C’est grâce à cette organisation de relations hiérarchiques très serrées entre un supérieur et un inférieur, le second devant obéissance au premier, selon l’ordre des cinq relations humaines, que le politique en Chine maintient encore aujourd’hui son pouvoir. La seconde sphère, quant à elle, présente moins de cohésion, constituée de communautés réunies autour de leurs coutumes et de leurs religions et laissées à leur auto gouvernance tant que le nombre de l’une d’elles ne représente pas une menace pour le pouvoir. Si tel est le cas, craignant alors d’être renversé, le gouvernement n’aura de cesse d’essayer de dissoudre le groupe inquiétant. C’est ainsi que peut se comprendre la persécution du mouvement Fa Lung Gong puisque c’est au moment où le nombre de ses adhérents a dépassé les 60 millions qu’il a été considéré comme une menace par le pouvoir. Voilà pourquoi aussi sans doute, les psychanalystes du groupe de Chengdu ont encore une marge de tranquillité devant eux puisque Pierre Haski titrait dans Libération, en juillet 2002 son infime proportion : « 1,3 milliard d’âmes et un seul divan ». Et puis, l’objectif de l’actuel président, Hu Jintao, n’est-il pas d’apporter « l’harmonie sociale » ?

Je voudrais enfin parler de deux rencontres que j’ai faites en psychiatrie, la première avec le CCMD3 — équivalent chinois du DSM4 et de l’ICD10 —, la seconde avec l’approche transculturelle de la psychiatrie. Celle avec le CCMD3 s’est faite en deux occasions. À l’Université, une jeune psychiatre, praticien hospitalier du Centre de Santé Mentale de Chengdu était venue exposer de façon très efficace, avec force diapositives et chiffres, les atouts de cet outil statistique. Assurée de l’efficacité de cette classification qui, disait-elle, « permet de parler avec les psychiatres du monde entier », elle ne s’intéressa nullement à l’écoute du sujet et à ce qui peut le diviser. Si comme les États-Unis, la France et d’autres pays du monde, la Chine est en quête d’efficacité et d’économie, elle rencontre toutefois un problème aigu spécifique. Son ouverture à l’Occident et à l’économie de marché ayant entraîné un profond remaniement de sa structure collective, la notion d’individu s’y fait jour avec son corollaire, la souffrance intrapsychique qui créé une augmentation de la demande de soins puisque n’existe aucune forme de prise en charge sur le plan social. J’entendis ensuite parler du CCMD3 dans un hôpital de troisième catégorie où je devais m’entretenir avec des patients hospitalisés en présence de quelques étudiants. Après avoir écarté quelques résistances de « face », le médecin m’ayant invité à recevoir les patients dans un bâtiment plus moderne, situé à cinquante mètres en bordure de l’avenue ou encore dans le jardin intermédiaire parsemé de tables de pierre destinées aux devoirs d’école des enfants, je pus en visiter les lieux. J’ai ainsi parcouru les couloirs d’un hôpital qui n’avait rien à envier à nos asiles français. Même architecture, même ambiance. Un bureau des infirmiers à l’identique ; une salle commune avec sa télévision vissée en hauteur, des malades assis ça et là, hagards, errants, ralentis par les médicaments et leurs effets secondaires, dans l’attente du temps qui passe ; des chambres à quatre lits surmontés de paillasses en guise de matelas mais, quand on connaît les conditions habituelles de vie des chinois, cela n’avait rien de choquant. L’hospitalisation y était de courte durée, étant donné l’absence d’aide financière pour les familles et un prix de journée assez élevé pour leur budget réparti entre une somme fixe correspondant à l’hébergement et une somme variant selon les médicaments prescrits. Si le psychiatre de cet établissement maniait également la classification statistique, il n’avait pas mis de côté pour autant l’écoute de l’histoire et la subjectivité de ses patients. Intéressé par la psychanalyse, il s’inquiétait de cette question cruciale aujourd’hui en Chine, trouver, créer des structures intermédiaires, moins onéreuses et humaines, entre les familles et l’hôpital. Une symptomatologie mit en relief les limites du CCMD3 : des raclements de gorge diagnostiqués « phénomène de conversion » caractérisaient plutôt un automatisme mental puisque la patiente proclamait que « c‘était les voix qui lui disaient que… ».

L’approche transculturelle psychiatrique fut ma deuxième rencontre. En négatif puisque je ne soutiendrais pas l’idée de critères nosographiques spécifiques pour soigner des patients chinois même si des études évaluent l’efficacité des traitements selon que le thérapeute serait de la même ethnie ou non. S’il y a, bien sûr, lieu de prendre en considération la structure de la famille chinoise, les relations d’une fille avec ses parents puis ses beaux-parents, les patients que j’ai entendus n’ont pas démenti les critères langagiers élaborés par Lacan pour distinguer une névrose d’une psychose, un délire type Aimée d’un délire type Schreber. Le délire a la même structure de chaque côté de la Muraille de Chine, qu’il soit romanesque avec son conflit moral comme pour Aimée ou qu’il comporte des troubles du langage, une dérive métonymique et des rengaines comme pour Schreber. Cette expérience confirma qu’un discours indo-européen ou chinois obéit aux mêmes critères de structure de parole et de langage.


Pour conclure, je parlerai d’une autre manière de rencontrer la folie, offerte par la littérature, avec Poèmes à l’idiot de Ge Fei. Ce roman d’un professeur de QingHua à Pékin, écrit en 2000, appartient à la « littérature des cicatrices » c’est-à-dire à l’époque post-révolution culturelle ; il raconte l’histoire d’un jeune psychiatre aux prises avec sa patiente, étudiante internée. S’inscrivant dans les thèses foucaldiennes, il met en question la folie comme anormalité. C’est en accomplissant un acte « immoral » (en couchant avec sa patiente) que Du Yu, rendant Lili à son histoire, se met lui-même sur le chemin de sa mémoire. Témoignage fiction d’un abus. Avec sa perspective d’ouverture…

 

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