Paris, jeudi 28 janvier 2010, chez Clovis

An XXIX après Lacan



Comme dit en substance Laozi : « la véritable parole est hors norme ». Ce n’est donc pas la parole ordinaire ou savante, mais la parole de l’inconscient qui est la véritable parole. Page 25 de Télévision nous observons un graphe lacanien qui condense en quatre lettres les structures de cette parole hors normes :


Les quatre discours et le cinquième



Discours du Maître                Discours de l’Universitaire



S1    →     S2                                                              S2         a   

──        ──                                     ──        ──

$               a                                           S1          $




Discours de l’Hystérique            Discours du Capitaliste


  $    →    S1                                                             $    →     S2

──        ──                                    ──        ──

  a            S2                                                              S1                  a



Discours de l’Analyste


a    →      $

──        ──

S2                 S1




Les places désignent :


    L’agent          l’autre

    La vérité         la production



Lacan J. (1969-1970) L'envers de la psychanalyse, Le Séminaire livre XVII, Paris, Éd. du Seuil, 1991,

    1. p.31 : « Le Maître et l’Hystérique »

  1.     p. 43 : « Savoir, moyen de jouissance »



Le maître (S1) ne désigne pas ici le propriétaire, l’avocat, ou le maître de conférence, tel l’universitaire, pas plus que le « sujet supposé savoir » qui, comme on le sait, peut se monnayer sous des formes diverses. Le maître, ici, c’est l’inconscient, le sujet de l’inconscient. S2 représente les savoirs dans leur diversité. S barré, $, représente l’hystérique, l’insatisfaction, l’émotion. Le petit a représente le plus de jouir.


Pour mieux aborder l’objet petit a dans l’impossibilité de sa saisie on peut s’aider du onzième poème du Daodejing de Laozi :

Dans une roue trente rayons convergent vers le moyeu, mais c’est le vide qui fait avancer le char

Les vases sont faits d’argile mais c’est leur vide qui les rend utilisables

Les maisons ne sont habitables que par leur vide et leurs ouvertures, porte ou fenêtres.

Daodejing 11


L’objet petit a, l’objet cause du désir au centre du nœud borroméen, la plus value, le nombre d’or, le plus de jouir, l’objet central de la psychanalyse, ne fonctionne lui aussi qu’en tant que vide dynamique que ce soit comme « voix, regard, fèces, seins ou rien ». 

Le rien est rarement mentionné par les psychanalystes dans leurs articles sur l’objet a. Pourtant Lacan le signale bien dans ses Écrits, au chapitre « Subversion du sujet et dialectique du désir » : «...le regard, la voix, le rien » (p. 817). Le rien, , wu, en chinois diffère du rien de la pensée occidentale. Pour la pensée chinoise le rien signifie l’origine du ciel et de la terre, comme dit Laozi. Pour la pensée occidentale le rien, la négation, le néant, ne viennent qu’après l’être, comme dans L’Être et le Néant de Sartre : le conscient d’abord après l’inconscient. C’est l’inverse dans la psychanalyse et la pensée chinoise.

Dans ces discours nous repérerons donc la position de l’objet petit a, qui peut être « agent », « production », « vérité » ou « autre ».

L’objet petit a est l’ob-jet, le jaillissement (jet) devant (ob) créateur (créer c’est séparer). En bref, petit a est le rien créateur, wu, , en chinois, du système inconscient. Ainsi, d’une certaine manière le psychanalyste pourrait-il être appelé « l’homme aux wu ». Mais tout le monde ne prend pas la psychanalyse par le biais de l’inconscient.

Ainsi, dans Philosophie magazine de février 2010, le philosophe Michel Onfray s’attaque violemment à la psychanalyse. Ces arguments sont les suivants :

La théorie freudienne n’est pas une technique scientifique, mais un procédé magique.


L’éros freudien ne contribue pas à la libération sexuelle, mais au conformisme bourgeois.


La constellation freudienne ne suppose pas de contrat intellectuel mais l’affiliation religieuse.


Cette attaque fait l’objet de son prochain livre qui paraîtra en mars Le Crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne. Dans le débat du magazine Jacques-Alain Miller s’oppose au philosophe. L’un et l’autre se vantent d’abord d’avoir lu Freud dès leur plus jeune âge, 14 ans ou 15 ans. C’est beau de savoir lire mais c’est toujours mieux de comprendre ce que l’on lit. Même si c’est à un âge plus tardif, c’est infiniment mieux. Le débat ne commence pas spécialement bien pour J.-M. Miller. Il s’emporte et se justifie en avouant : « Excusez-moi, ma psychanalyse n’a pas été complètement réussie, j’ai encore des accès de colère » (p. 10). Puis il relate sa filiation à Sartre :

J’étais beaucoup plus intéressé par la « psychanalyse existentielle » proposée par Sartre dans l’Être et le Néantune psychanalyse sans inconscient qui maintient l’autonomie du sujet — [du sujet conscient. C’est nous qui soulignons] que par les écrits métapsychologiques de Freud.


Heureusement, à l’École Normale Supérieure, grâce à Althusser, J.-M. Miller découvre Lacan : « C’est le choc, confesse-t-il, le bouleversement intellectuel majeur de mon existence » (p. 12). Mais J.-M. Miller ajoute : « Il y a une empreinte très forte de la pensée sartrienne sur celle de Lacan ». Ça, c’est une contre vérité. Car pour Sartre, et toute la philosophie, la conscience est d’abord, ensuite l’inconscient. L’être est et le non-être n’est pas. Pour la psychanalyse c’est l’inverse : l’être n’est pas. Il n’y a que du « parlêtre ». Gorgias disait la même chose dans son Traité du « non-être ». Et c’est bien ce en quoi réside l’invention freudienne par laquelle Freud s’inscrit dans la lignée de Copernic et de Darwin : l’inconscient est d’abord ensuite le conscient, lequel s’efface tel un fantasme, un fantôme, un nuage. Voilà ce qui différencie la psychanalyse, la vraie, de la philosophie. La névrose s’exprime par la confusion de ces deux points de vue. La philosophie, basée sur le conscient, a l’hallucination de l’objectivité, l’obsession du fait. Que ce soit atome ou idée, la philosophie ne court, la tête dans le guidon, qu’avec le principe d’identité. Pour l’inconscient il n’y a pas de fait, il n’y a pas de chose, il n’y a que du langage mais, soulignons-le, encore une fois, pas un langage ordinaire ou un langage savant, mais un langage hors norme qui se moque du principe d’identité et de la linéarité du temps, qui utilise, en artiste, le principe de non-identité, le contradictoire et la transgression du tiers exclu. C’est le langage de l’inconscient. De ce point de vue, l’évidence de notre réalité la plus immédiate se réduit à un fantasme (Télévision, p. 17).

Mais M. Onfray reproche à Freud de dire tout et son contraire. J.-M. Miller lui réplique alors pertinemment :

Ce n’est pas Freud qui dit tout et son contraire mais l’inconscient lui-même !


Que Freud ait été cocaïnomane, pendant douze ans, tranche à nouveau M. Onfray, qu’il est rédigé son Esquisse d’une psychologie scientifique sous l’emprise de cette drogue ou qu’il se soit trompé en conférant à la cocaïne des effets thérapeutiques, ce sont des faits brut » (p. 12).


Or, il n’y a pas de fait objectif pour la psychanalyse. Par exemple être cocaïnomane à l’époque de Freud où l’on ne savait pas de quoi il s’agissait n’est pas la même chose que d’être cocaïnomane aujourd’hui. A n’égale pas A. À l’époque de Feud, il y a plus de cent ans, la cocaïne se vendait librement chez les apothicaires, le coca-cola en contenait ainsi que le célèbre vin fortifiant Mariani, etc. Si A est A pourquoi vient-il après et non pas en même temps que le premier A et au même endroit ? Cela s’appelle refouler le temps. Retirer le temps pour décider que les faits sont les mêmes définit la « mauvaise foi ». Dès lors J.-M. Miller reprend l’avantage jusqu’au K.O. final en faveur de la psychanalyse. Il explique :

Les faits bruts n’existent pas, tout est légende depuis le début. (p. 12)


Le mot légende vient du grec legein qui signifie « dire ».

Mon objet, se défend alors M. Onfray, est Freud. Pour l’instant je ne touche pas à Lacan.


C’est comme s’il ignorait qu’en parlant de quelqu’un on parle nécessairement d’un autre, c’est-à-dire de soi. D’une manière ou d’une autre, chaque peintre ne fait jamais que son propre portrait.

Freud, s’entête M. Onfray (p. 14), accumule les postulats infondés, il bâtit une vision du monde qui suppose l’existence d’objets « théoriques » et d’arrières mondes, l’inconscient, le complexe d’Œdipe, les topiques.


Or, justement, l’inconscient, le ça freudien, signifie, précisément ce que dit Nietzsche : il n’y a pas d’arrières-monde. Il n’y a que des mots. Les maux sont des mots dans l’inconscient. S’il y a des fantômes et des arrières mondes ils ne se situent que dans le préconscient et le conscient, pas dans l’inconscient. Le complexe d’Œdipe n’est pas ce qu’en dit la doxa, mais, comme le rêve, il n’est qu’une métaphore du fonctionnement du langage. Les topiques de Freud et le RSI de Lacan ne se succèdent ni ne s’annulent l’un l’autre, ce sont des métaphores illustrant la plasticité topologique de la parole de l’inconscient. À partir de là, J.-M. Miller ne va pas cesser de marquer des points dans le débat. Ainsi, corrige-t-il le concept psychanalytique de « l’attention flottante » dans lequel M. Onfray se fourvoie :

Ce concept signifie, lui rappelle J.-M. Miller, que l’analyste porte la même attention à tout ce que dit le patient qui a tendance à accorder une plus grande valeur à certains mots ou à certains actes de langage. Donc, le psychanalyste écoute tout et s’intéresse aux éléments apparemment mineurs du discours, lapsus, interruption. Apprenez, lance-t-il à M. Onfray, à maîtriser votre vocabulaire freudien ! (p. 14)


La psychanalyse, riposte M. Onfray est une branche de la pensée magique. (p. 14)


Reste à savoir comment cela opère la magie, relève J.-M. Miller, marquant un nouveau point, pour moi, elle procède par suggestion, par la médiation des mots, du langage. Rien de plus puissant que le signifiant sur le psychisme et le somatique. L’analyse — la cure par la parole — utilise précisément cette magie, mais, pour la retourner contre elle-même. Elle purge le patient des sortilèges du langage qui se trament dès qu’on lui parle ou qu’on parle de lui. Elle l’immunise contre l’intimidation intellectuelle exercée par les gourous et les orateurs à la mode (p. 15). Pour terminer, c’est avec la question sexuelle que J.-M. Miller envoie véritablement M. Onfray au tapis. Selon M. Onfray

L’éros freudien ne contribue pas à la libération sexuelle mais au confort bourgeois et au refoulement de la chair. (p. 15)


Réponse de J.-M. Miller :

Avec sa formule il n’y a pas de rapport sexuel Lacan ne veut pas dire, bien sûr, que les relations sexuelles n’arrivent jamais ; mais que le langage humain fait que chez l’être humain, à la différence des animaux, il n’existe pas d’appropriation nécessaire, de destination d’un sexe pour l’autre. Le garçon n’est pas voué à la fille. (p. 15)


Inversement… et à tout ce qu’on voudra…

Ainsi par un retournement inattendu M. Onfray se retrouve dans la position du petit-bourgeois refoulé sexuel. C’est un comble ! Comment est-ce possible ? C’est que le conscient incarne toujours ce qu’il dénonce. C’est sa malédiction. Dans son Traité d’athéologie M. Onfray se dévoilait déjà plus obstiné que l’obstination des religions qu’il dénonçait, c’est-à-dire encore plus mono-théiste ! Pourtant tout ce que dit M. Onfray est exact. C’est exact, mais ce n’est pas vrai. Car l’exactitude diffère de la vérité. M. Onfray est un savant certes mais c’est un ignare de l’inconscient. Un membre à part entière de la Samcda. De la psychanalyse il ne voit que la peau. La chair et tous ses organes, c’est J.-M. Miller, en bon charcutier du langage, qui s’y connaît. Reste encore les os et la moelle de la psychanalyse. Mais ça, c’est une autre histoire… La critique de Freud par M. Onfray équivaut à tenter de déboulonner Christophe Colomb sous prétexte qu’il prenait Cuba pour le Japon et les Indiens pour des Hindous. Ça ne permet en aucune façon de contester au Génois la découverte de l’Amérique, même si Chr. Colomb disait, contre toute exactitude, qu’il s’agissait des Indes. Le débat se termine par une déclaration de J.-M. Miller :

Je viens de créer l’université populaire de psychanalyse Jacques Lacan… Que vous ayez remis au goût du jour cette expression d’université populaire est un des éléments qui m’ont amené à lancer ce projet. Je vous en suis donc reconnaissant.


  1. M.Onfray répond :

J’accueille cette réponse comme un genre d’hommage.


Hommage ? Rappelons-nous ce que dit Laozi (35) :

Qui veut abaisser quelqu’un doit d’abord le grandir. Qui veut affaiblir quelqu’un doit d’abord le renforcer. Qui veut éliminer quelqu’un doit d’abord l’exalter.


Quant au terme d’université, populaire ou pas, revenons à ce que nous avons vu plus haut « le discours universitaire produit du sujet insatisfait, $ » quand, sous l’effet d’un effroyable destin, à la Œdipe, on confond l’inconscient et le conscient. Mais qui est le plus rusé des deux J.-M. Miller ou M. Onfray ?

Dans ce débat il est seulement regrettable que la question du primat de l’inconscient n’est pas été véritablement abordée. C’est pourtant ce qui constitue le « nouveau continent » toujours soigneusement contourné par les philosophes et les psychanalystes de la SAMCDA. Ce qui ne les empêche pas, par ailleurs, à la manière des rois très catholiques espagnols, d’en exploiter l’or, les épices et les perles tout en essayant d’en écarter, de discréditer et de ruiner l’inventeur.

Le plus pénible pour un psychanalyste c’est de faire, à son insu, parti de la SAMCDA. (Société d’Alliance Mutuelle Contre le Discours Analytique).

C’est-à-dire se dire psychanalyste et confondre cependant le « discours inconscient » avec « le discours conscient ». Confondre le conscient et l’inconscient, on devrait le savoir depuis Freud, c’est le lot de la névrose, de la psychose et de la perversion. Voici ce qu’en dit Lacan dans Télévision (p. 27) lorsqu’il répond à la question de l’interviewer :

Sacré SAMCDA !

Ils ne veulent donc rien savoir du discours qui les conditionne. Mais ça ne les en exclut pas [d’ailleurs le ça n’exclut rien, il absorbe les contraires et les contradictoires] : bien loin de là, dit Lacan, puisqu’ils fonctionnent comme analyste, ce qui veut dire qu’il y a des gens qui s’analysent avec eux.

À ce discours donc, ils satisfont, même si certains de ses effets sont par eux méconnus. Dans l’ensemble la prudence de leur manque pas ; et même si ce n’est pas la vraie, ça peut-être la bonne.

Au reste c’est pour eux qu’il y a des risques.


Ce qui souligne bien que c’est l’analysant qui fait l’analyse. Le psychanalyste, lui, fait « le déchet. Il décharite » comme on le verra plus loin.



La question de l’interviewer, p. 25, fait, implicitement, la différence entre les psychologues, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale et… le psychanalyste.

C’est à la base et à la dure qu’ils se coltinent toute la misère du monde. Et l’analyste pendant ce temps ?


demande l’interviewer.

Réponse de Lacan :

[…] se coltiner la misère, comme vous dites, c’est entrer dans le discours [de l’autre], ne serait-ce qu’au titre d’y protester.


S’agit-il de réprouver la politique ? Quant à moi c’est exclu, dit Lacan.

Au reste, poursuit-il, les psychos — quels qu’ils soient, s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font.


L’opposition dans le conscient renforce ce à quoi elle s’oppose. S’agit-il de dénoncer le discours du capitaliste ?

Je ne peux le faire sérieusement, explique Lacan, parce qu’à le dénoncer je le renforce, — de le normer, soit de le perfectionner.


Le discours du capitaliste est un discours inconscient. Il peut donc y avoir dans le conscient des anti-capitalistes qui défendent et renforcent, à leur insu, le capitalisme.

Les discours ne sont donc pas une grille consciente qu’il suffirait de plaquer sur le monde pour le déchiffrer Les cinq discours sont l’inconscient lui-même.

C’est l’inconscient, dit Lacan, que j’en situe, — de n’ex-sister qu’à un discours (p. 26)


Tout se greffe sur le discours de l’hystérique, S barré, $, l’insatisfaction. La souffrance étant la première vérité. Dans le discours du psychanalyste c’est à l’insatisfaction qu’on s’adresse :

                    a        →      $

                    ──        ──

S2         S1


L’inconscient en ex-siste, poursuit Lacan, d’autant plus qu’à ne s’attester en clair que dans le discours de l’hystérique, partout ailleurs il n’y en a que greffe : oui, si étonnant que cela paraisse, même dans le discours de l’analyste où ce qu’on en fait, c’est culture.


Toute la culture se fonde sur la question de l’insatisfaction : $, c’est-à-dire de la misère, du déplaisir, de la souffrance.

L’inconscient implique-t-il qu’on l’écoute ?


En tout cas on ne le fait que dans sa dimension de discours.

À mon sens oui, dit Lacan, Mais il n’implique sûrement pas sans le discours dont il ex-siste.


L’inconscient est un savoir qui ne pense pas. En chinois ça se dit wu nian, 無念, « non penser » dans le Chan et le taoïsme. (Cf. Cartel télévision n° 3).

Qu’on l’évalue, dit Lacan, comme savoir qui ne pense pas, ni ne calcule, ni ne juge, ce qui ne l’empêche pas de travailler (dans le rêve par exemple). Disons que c’est le travailleur idéal.


Travailleur, certes, mais travailleur du non-agir, du wuwei 無為 du Chan et du Taoïsme, pour qu’on ne s’y trompe pas. Le travailleur faignant.

Le travailleur idéal, dans le conscient, c’est « celui dont Marx a fait la fleur de son économie », explique Lacan. Mais c’est ce qui n’a fait que conforter le discours du capitaliste, comme l’a montré l’histoire du monde. Lacan en conclut :

Il y a des surprises en ces affaires de discours, c’est même là le fait de l’inconscient. (p. 27)


En conclusion, la pratique du divan reste la solution la plus décisive.

Le discours que je dis analytique, c’est le lien social déterminé par la pratique d’une analyse. (p. 27)


Qu’est-ce donc qu’un analyste ?

Lacan répond :

Venons-en donc au psychanalyste et n’y allons pas par quatre chemins. [Bien que ces quatre chemins] nous mèneraient tous aussi bien là où je vais dire.

C’est qu’on ne saurait mieux le situer objectivement que de ce qui dans le passé s’est appelé : être un saint. (p. 28)


Le psychanalyste un saint ? Lacan un saint ?

Voilà qui semble apporter une eau plus forte au moulin de ses contempteurs. Les Onfray vont pourvoir en faire leurs choux gras :

On avait bien dit que la psychanalyse est une religion !


Et Massat qui ne manque jamais l’occasion de parler du Chan et du Taoïsme, il veut nous convertir, lui aussi ? Si vous avez lu Roudinesco, l’historienne de la psychanalyse, ou même simplement le petit livre intitulé Un père (Gallimard, folio) de Sibylle Lacan, sa propre fille, où elle relate ses relations avec lui, vous aurez vite compris qu’il ne peut s’agir d’un saint au sens ordinaire du terme. Ce ne peut être un saint selon une religion, quelle qu’elle soit, ni même au sens figuré du terme : une « personne dont la vertu, la bonté et la patience seraient exemplaires ». C’est l’inconscient qui doit être saint, saint, ou sain ou seing ou cinq, comme les cinq discours que nous avons vu. Selon la liberté vocalique de l’inconscient.

Le Saint, pareil à l’inconscient, c’est ce qui ne se remarque pas.

Personne ne le remarque, dit Lacan, quand il suit la voie de Baltasar Garcian, celle de ne pas faire d’éclats. (p. 28)


Baltasar Garcian est un philosophe et jésuite espagnol du XVIIe siècle. On le décrit comme étant un « Esprit ambidextre » qui sait toujours « discourir sur deux versants » -- tiens, voilà l’Unbewusst, la bévue, la double vue — B. Garcian est à la fois l’héritier des sophistes, de Gorgias notamment, ou de Machiavel. L’idéal qu’il propose est un « gouvernement de soi » qu’il veut à la portée de tout le monde. Ce qu’il propose est un art de la réussite et de l’efficacité. Dans le monde, dit-il, il faut user

des moyens divins comme s’il n’y en avait point d’humains et des moyens humains comme s’il n’y en avait point de divins.


Pour cela B. Garcian utilise les paradoxes, et les jeux de mots. Au fil des générations ses lecteurs s’appellent La Rochefoucauld, Schopenhauer (qui l’a traduit en allemand en 1861), Nietzsche, et bien sûr Lacan. Son traducteur français Amelot de la Houssaye (XVIIe siècle), « a cru, nous dit Lacan, qu’il s’agissait de l’homme de cour », c’est-à-dire du courtisan ou de la courtisane. Confusion donc du conscient et de l’inconscient. Comme quoi, il y a des M. Onfray dans tous les siècles.

Un saint, pour me faire comprendre, poursuit Lacan, ne fait pas la charité. Plutôt se met-il à faire le déchet : il décharite,


rien n’est cher, rien n’a de valeur.


Ici, je ne peux m’empêcher de vous citer Laozi. Le saint, dans le Daodejing, se dit shèng . Le caractère figure la bouche, les oreilles, et le vide, le sans valeur, reliant ciel et terre. C’est le saint sans religion.

Dans le poème n° 20 Laozi se décrit, ou plutôt décrit le « saint », d’une manière qui pourrait s’appliquer à ce que dit Lacan :

Le monde est plein de gens brillants, moi seul je suis obscur.

Les gens sont clairvoyants, moi seul reste ahuri.

Aussi peu fixé que la mer je suis comme un vent qui jamais ne cesse.

Les hommes ont tous des affaires, moi seul suis borné et inculte.

Seul, je diffère des autres hommes en ce que je n’estime rien que de me nourrir de la mère parole.


Daoko dao fen chang dao


Il s’agit de la parole hors normes de l’inconscient

Le saint ne se nourrit que de la mère parole de l’inconscient.

Dans le poème n° 8, Laozi compare cette puissance du Dao, de la parole de l’inconscient, à celle de l’eau. Comme le saint elle s’abaisse toujours :

La puissance du Dao est pareille à celle de l’eau

quoique bénéfique pour tous les êtres elle s’abaisse toujours

Elle coule dans les bas-fonds méprisés par les hommes. En cela aussi elle est pareille au discours inconscient

Elle occupe l’humilité, l’abîme sans fond, mais elle occupe aussi la droiture, la capacité et l’opportunité.

Comme elle n’interdit rien, elle est irréprochable.


Poème n° 2

C’est pourquoi le saint est sans jugement.


Il décharite. Pour lui rien n’est cher, rien n’a de valeur :

Poème n° 5

Le Ciel et la Terre ne sont pas humains

Ils traitent tous les êtres comme des chiens de paille

Le saint aussi traite ses pulsions comme des chiens de paille

Entre le Ciel et la Terre, le saint est pareil à un soufflet de forge, plus il se vide plus il s’accroît.


Dans le poème 19, il est dit (dans l’inconscient) :                         

Rejette la raison et le savoir

Rejette l’humanité et la justice

Rejette les interdits et les devoirs

 

Ou comme dit le maître de Chan Lintsi

Si tu rencontres le Bouddha, tue-le.


Et

Ce, dit Lacan, pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet, au sujet de l’inconscient, de le prendre pour cause de son désir. (p. 28)

C’est de l’abjection de cette cause en effet que le sujet en question a chance de se repérer au moins dans la structure. Pour le saint, poursuit Lacan, ce n’est pas drôle [ça ne prête pas à rire], mais j’imagine que, pour quelques oreilles à cette télé, ça recoupe bien des étrangetés des faits du saint.

Que ça ait effet de jouissance, qui n’en a le sens avec le joui ?


C’est-à-dire, on ne peut éviter le plaisir, même paradoxalement on peut prendre du plaisir avec le déplaisir.

Il n’y a que le saint qui reste sec [c’est-à-dire indifférent], macache pour lui.


Macache signifie « il n’y a rien à faire », autrement dit wu wei 無為, non-agir.

C’est même ce qui épate le plus dans l’affaire, dit Lacan. Épate ceux qui s’en approchent et ne s’y trompent pas : le saint est le rebut de la jouissance.


C’est-à-dire à la fois ce dont ne veut plus, la lie, l’écume, et aussi, comme cela peut s’entendre : l’heureux but de la jouissance.


Dans cette perspective on peut soutenir que Diogène vivait dans le luxe comme on peut remarquer que certains milliardaires vivent dans la misère.

À la vérité le saint ne se croit pas de mérites, souligne encore Lacan, ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas de morale [car comme il ne rejette rien, il ne rejette pas non plus la morale]. Le seul ennui pour les autres, c’est qu’on ne voit pas où ça le conduit.


Où cela le conduit « de ne se nourrir de la mère parole », pour reprendre l’expression de Laozi.

Moi, dit Lacan, je cogite éperdument pour qu’il y en ait de nouveaux comme ça. C’est sans doute de ne pas moi-même y atteindre.

Plus on est de saints, plus on rit, c’est mon principe, [ce qui pourrait être] la sortie du discours capitaliste, — ce qui ne constituera pas un progrès, si c’est seulement pour certains.


Il s’agit bien ici du « discours » capitaliste, c’est-à-dire un discours inconscient. Donc, qui peut aussi bien, et à leur insu, être tenu par des capitalistes que par des anticapitalistes, à la façon dont les athées peuvent se révéler dans leur discours plus théiste et conservateur que les théistes.



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Lecture de Télévision de Jacques Lacan

entrecroisée avec la « pensée chinoise »


Guy Massat

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