Chine trois fois muette. Jean François Billeter. Éditions Allia, Paris, 2000, 2006.


par Véronique Egal Porret



En ces temps de déroute financière, de vacillement de l’économie, Chine trois fois muette de Jean François Billeter, mérite d’être lu, voire relu. Son analyse et sa visée prennent aujourd’hui une tonalité particulière. En effet Jean-François Billeter, par cet ouvrage qui s’inscrit dans un triptyque avec Contre François Jullien et Leçons sur Tsouang Tseu, entendait avertir les Chinois du danger à rentrer, sans débats ni connaissance de l’histoire, dans une économie de marché qui assujettit l’homme en l’appauvrissant. Le désenchantement actuel du monde dans son entier en fait un petit livre visionnaire. Facile à lire, didactique, avec ses 140 pages, son analyse intéressera le lecteur chinois mais pas seulement car le lecteur occidental y trouvera des repères et une perspective de grand-angle. L’analyse est nourrie et s’étaye principalement sur les travaux et théories de Marx, d’Alfred Crosby ou encore de Karl Polanyi sans oublier Guy Debord, Primo Levi, Jean Claude Michea dont les écrits viennent corroborer le point de vue économique. Ce qui fait tout l’intérêt de la portée de cet ouvrage c’est que Jean-François Billeter ne s’en tient pas à une analyse économique stricte, il pousse sa thèse dans le domaine du sujet et du langage.

Jean-François Billeter fait le pari que si la Chine, qui « rêve de son passé mais est devenue un pays sans mémoire » sort de sa méconnaissance et de son mutisme (du fait de la censure et de la création d’un passé fictif idéalisé), elle pourrait, en résistant à l’uniformisation de masse véhiculée par le marché économique et son profit, éviter de perdre la diversité de ses institutions et la richesse de ses traditions.

Et s’il y a lieu de l’alerter, c’est que son assujettissement à la raison économique date depuis moins longtemps que nous. En effet, si nous remontons le fil de l’histoire, les Chinois ne se sont ouvert à l’économie de marché qu’en 1920, peu après la chute du régime impérial, alors que les Occidentaux en subissent les vagues successives depuis la Renaissance, passant de l’économie marchande à celle industrielle puis tertiaire.

Voilà pourquoi il est urgent, aujourd’hui, de lire ou relire ce livre qui, avec l’efficacité d’un grand-angle, agite le chiffon rouge en indiquant les écueils. Afin d’empêcher l’enchaînement d’une raison économique qui s’emballe et fait de l’homme, un homme qui ne pense plus.

Chine trois fois muette


Jean-François Billeter


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