Diane Chauvelot décédait le 8 mars 2008. Psychiatre, psychanalyste, membre de l'EFP, elle a été de tous les combats. Nommée AE à la suite de la passe, elle a souvent évoqué cette question de la passe au fil de son travail. Après une carrière et des écrits psychanalytiques classiques, en 1998, chez Albin Michel, elle publiait 47 jours hors la vie, hors la mort : Le coma, un voyage dans l'inconscient qui était l'histoire de sa propre expérience de coma. En 2004, elle avait publié L'hôpital se moque de la charité : Mieux vaut être médecin que malade. Elle y racontait comment, vieille dame hospitalisée suite à une chute, elle avait été traitée de manière incorrecte et inhumaine.

Il semble que le texte ci-dessous, soit la reprise d’une intervention prononcée lors d’un colloque des CCAf à Avignon les 1 et 2 juin 1985. Cette intervention a été reprise ensuite par Diane Chauvelot sous forme d'un article et inclus dans son livre L'hystérie vous salue bien ! Sexe et violence dans l'inconscient (paru chez Denoël collection Espace analytique en 1995).

Les mots chinois ont été transcrits en pinyin. Les caractères traditionnels et simplifiés ont été rajoutés afin de permettre de « voir » les concepts.






« Celui qui sait ne parle pas,

celui qui parle ne sait pas… »

Daodejing Ch. L VI


La médecine traditionnelle chinoise, qui n'est qu'une branche de la philosophie et de la pensée chinoise, se retrouve dans des documents archaïques aussi anciens, si ce n'est plus, que les papyrus dont nous avons parlé et son immobilisme, après que sa structure ait été consignée, a perduré jusqu'à nous.

Jamais elle n'évoque l'hystérie, ni comme maladie des femmes comme les Égyptiens deux millénaires avant notre ère, ni comme concept nosologique général pas d'hystérie dans cette médecine.

Pourquoi ? Qu'a-t-elle donc de si différent, cette médecine chinoise ancienne, qui la fasse radicalement autre que celle pratiquée par les Grecs, les Latins, l'Occident dans son ensemble ?

On peut la consulter dans sa stabilité puisqu'elle n'a pas connu, et comme l'a ignoré tout le savoir de cette civilisation, le long trou noir post-galiléen du Haut Moyen-Age, qui a enterré pour plusieurs siècles la culture occidentale. De la civilisation du bronze jusqu'à nous, les médecins chinois ont pratiqué la même discipline, que ce soit du temps d'Hippocrate, de Charlemagne, des premiers jésuites voyageurs, de la guerre de l'opium jusqu'à Freud en somme, puisqu'ils sont en train de le traduire.

La Bible de la médecine chinoise, l'ouvrage de référence consulté de nos jours comme il l'était par les médecins vivant dans la période des Royaumes Combattants, est le Huangdi Neijing 黄帝内经 [黃-內經], qui remonterait à environ 2800 ans avant J.C. et serait attribué au légendaire Empereur jaune Huangdi. La somme qu'il représente est divisée en deux parties : le Suwen 素问 [-問] et le Lingshu 灵枢 [靈樞] qui sont, avec le Nanjing 难经 [難經] intitulé aussi Les quatre-vingt-une difficultés de l’acupuncture, au programme de l'enseignement de l'Association Française d'Acupuncture cette année-même, d'où ils arrivent fragmentairement jusqu'ici.

Parallèlement, les textes philosophiques comme le Hongfan, somme de savoir que l'Empereur Yu-Le-Grand, Da Yu 大禹, aurait reçu directement du Ciel, ou plus humainement le Daodejing de Laozi par exemple, ont enseigné le même savoir pendant des siècles et des siècles, jusqu'au xixe, où la Grande Muraille elle-même a été impuissante à protéger la Chine et les Chinois contre les locomotives à vapeur, la fée électricité et les missionnaires.

Puisqu'elle s'expose ainsi dans sa stabilité à la curiosité et à l'étude, que trouvons-nous dans cette médecine, que pouvons-nous en comprendre qui justifie cette forclusion de l'hystérie, alors qu'ailleurs, pendant la même longue tranche d'histoire, l'hystérie mal connue, mal comprise, mal soignée préoccupait les plus savants ?

L'étude de la médecine seule ne donnera rien c'est une impasse.

Elle n'apportera rien, dans aucun domaine et surtout dans son champ propre, si elle n'est associée à l'étude de la philosophie dont elle n'est qu'un aspect.

Il nous faut envisager dans leur globalité la médecine et l'ensemble de la philosophie pour tenter de trouver des raisons au problème qui nous occupe et les isoler au fur et à mesure de leur rencontre.


Alors dans un premier temps, pourquoi ne peut-on étudier la médecine chinoise sans étudier la philosophie et ses branches annexes ? Pourquoi ne peut-on étudier l'acupuncture sans considérer l'histoire, la métaphysique, la numérologie ?

C'est qu'il s'agit d'un savoir global, chaque discipline interférant sur l'autre, le tout formant un ensemble fini.

La philosophie occidentale, a eu une évolution en tout point contraire, jouant les peaux de chagrin depuis Platon, laissant les mathématiques, la logique, la géométrie, l'histoire, la physique acquérir leur autonomie et s'affirmer pour leur compte. Que reste-t-il de la philosophie, maintenant que les sciences qui la gonflaient l'ont abandonnée ? La psychologie fait bande à part, même l'herboristerie se retrouve isolée, ce dont elle a l'air de mourir. Nos cosmonautes n'ont rien à faire avec Ptolémée, alors qu'ils se réfèrent toujours à l'ancien système équatorial des cordonnées célestes découvert par la science chinoise, resté celui qu'utilise l'astronomie moderne.

Ce qui nous reste de la philosophie, à nous Occidentaux, c'est le noyau défendu par Heidegger, le Discours sur l'Être : « qu'est-ce qui est ? » Tout ce qui nous en reste, c'est une question métaphysique, et nos médecins contemporains ne ressentent aucune nécessité de lire Heidegger pour exercer leur pratique - alors qu'aucun médecin chinois n'oserait toucher une aiguille s'il n'avait, peu ou prou, lu Laozi.

Dans un deuxième temps, pourquoi ce savoir, que l'on vient de considérer comme global et non fissible est-il resté intact dans sa pérennité sur son propre territoire, alors que les éléments qui ont pu lui en être soustraits et exportés en Occident ont été l'origine d'évolutions technologiques explosives ? Autrement dit, quelles sont les causes, quelles sont les forces qui l'ont à la fois protégé et bloqué ?

On trouve, a cette question de l'immobilisme d'un savoir en forme d'ensemble fini, deux réponses essentielles une d'ordre sociologique, l'autre, qui va nous rapprocher de notre problème médical, d'ordre métaphysique.

Ce que la sociologie nous propose comme explication est celle de la société hydraulique, comme on en trouve quelques-unes de par le monde, en Amérique du Sud en particulier, mais dont la Chine reste le prototype. Il nous faut donc aborder l'histoire, vite mythique, laissant la géographie qui serait pourtant bien à sa place ici, puis nous enchaînerons sur le point de vue sociologique, et les retombées de l'ensemble sur la philosophie et donc la médecine.

On trouve dans les récits archaïques chinois la notion d'un déluge. Le problème de l'eau a été essentiel à ce pays où alternaient les inondations de catastrophe ruinant le territoire et les sécheresses entraînant la famine. Cette situation exigeait un remaniement du terrain, un contrôle de l'irrégularité des cours d’eau : bref une remise en ordre. La recherche de l'ordre est devenue celle de l'ordre absolu, l'ordre nécessaire au gouvernement, à la pensée, à la médecine : tout est en ordre si tout est à sa place, comme l'Empereur au centre de sa cour, comme l'eau dans ses digues, comme l'énergie le long du méridien qui lui correspond.

Historiquement, le problème a été double : maîtriser l'eau pour permettre la culture des céréales alimentant le pays, construire des canaux permettant le transport de ces céréales d'un point à un autre jusqu'à la capitale où elles s'engrangeaient sous forme d'impôts. De même en médecine les méridiens assurent le courant des énergies, dites les souffles - les 气 [氣], contrôlent leur engrangement, leur distribution et leur qualité.

Ainsi, dès la fin du xiiie de notre ère, avec le canal souterrain, le plus ancien construit par quelque civilisation que ce soit, le réseau des canaux représentait une voie fluviale qui joindrait Londres à Athènes, soit le réseau le plus long jamais construit en quelque temps que ce soit.

Mais avant la réussite de constructions de cette envergure, il y eut bien des avatars. C'est l'Empereur Gun qui fut confronté au déluge mythique, et son échec en a fait le antihéros originel, le stéréotype de l'inefficacité : il fut écartelé, dépecé et les morceaux de sa chair jetés dans le gouffre d'une montagne sacrée.

Après lui vint Yu-Le-Grand, le héros légendaire. Yu a été investi par le Ciel : son investiture est symbolisée par le chaudron tripode apporté par un Dragon, lui-même image de la puissance créatrice du Ciel, à savoir faire régner l'ordre. La suite prouve bien que sans l'investiture du Ciel — ce qui fut le cas du malheureux Gun - la tâche eût été insurmontable. Mais ainsi muni du chaudron céleste ainsi que du savoir du Hongfan, Yu sut endiguer les eaux, il sut les filtrer, il sut par là même distribuer les terres en vue de leur rendement maximum. Cet effet d'efficacité dans l'ordre rétabli se retrouve en philosophie dans l'idéogramme représentant la catégorie des cinq mouvements : wǔ-xíng 五行, xing le mouvement juste, approprié, de plein rendement est figuré par le pas de Yu-Le-Grand, celui qui a su faire tourner rond et marcher droit.

Nous retrouvons le même Yu-Le-Grand en numérologie : lorsqu'il eu fini de réorganiser le monde après le déluge, il forgea neuf chaudrons tripodes et les déposa, ce qui voulait dire que le territoire entier était enfin en ordre. Pourquoi neuf ? Parce que neuf est le chiffre de la plénitude

un c'est l'unité simple

dix c'est l'unité pleine

et c'est neuf qui transforme l'une en l'autre.

Et nous retrouvons le même Yu-Le-Grand en médecine au sujet du méridien de la vessie, pángguāng 膀胱, dont le rôle dans l'organisme est identique à celui de Yu-Le-Grand sur le pays en danger : l'administration du corps à l'image de l'Empire, la répartition des eaux à tous les niveaux, l'organisation territoriale. C'est une charge administrative d'ordre et de circonscription dont les défaillances, au niveau psychique qui nous intéresse, vont déterminer des troubles soit à type de désorganisation et de confusion, soit au contraire d'organisation hyper-rigide à type de névrose obsessionnelle.

Partant de l'utilité des canaux fluviaux et de l'irrigation contrôlable, nous revoici dans le champ de la médecine où l'hystérie devrait nous attendre.

Mais nous n'en avons pas tout fait fini avec l'histoire en tant qu'elle est prise dans la masse avec la philosophie et la médecine.

La diligence et l'efficacité de Yu furent inépuisables, mais il eut tant de fleuves à traverser et tant de pierres à piétiner qu'il en demeura infirme — on a traduit hémiplégique —. C'est vrai qu'il avait acquis une démarche spécifique, le pied gauche en avant - le « pas de Yu » c'est ce que représente l'idéogramme du mouvement efficace, xíng . De pas on glisse à pas de danse, la danse étant un élément essentiel des rites et cérémonies initiatiques, comme nous l'allons voir.

En effet, Yu-Le-Grand eut un fils Shun. Non investi par le Ciel, comme son père, il eut à subir des épreuves avant d'être admis au rang de héros. Il réussit à s'échapper d'un grenier en flammes et d'un puit muré parce qu'il connaissait l'Art de l'Oiseau et l'Art du Dragon : il avait acquis ce savoir grâce aux « prestiges utiles », ceux que confère la danse, art placé sous le patronage de Yu-Le-Grand. Shun, donc, héros également bénéfique, fils de Yu, fut le fondateur de la dynastie Xia (2205-1766). Son emprise sur l'histoire fut donc importante, et partant sur la philosophie puisque la fondation de sa dynastie est le modèle de la manipulation du temps à ordonner en l'organisant en cycles successifs.

S'il fut fondateur de dynastie, c'est qu'il sut écarter les familles concurrentes et les exiler au-delà des quatre limites de l'Empire du Milieu. Non qu'ils les aient décimées : ils les a éloignées puisqu'elles représentaient des vertus périmées néfastes au présent. De là où elles étaient, survivant à bas bruit, la possibilité leur était laissée de se refondre en vertus nouvelles qui, à leur heure, pourraient à leur tour exiler les dominants périmés et prendre leur place. C'était là l'institution du temps cyclique - ce qui ne les a pas empêchés d'inventer l'horloge hydraulique à échappement. L'organisation de roulements d'un cycle dynastique à un autre cycle dynastique, dont le premier souci était de refondre un nouveau calendrier, réglementait le temps. Shun a établi un temps non plus infini mais ordonné, contrôlable et manipulable. C'est à la fois un héros de l'histoire et un fondateur de la pensée philosophique : encore une fois, l'histoire imprime sa marque au mode de pensée, a la philosophie elle-même.

Concluons ce regard sur l'histoire par ce que fut cette société hydraulique : une société dirigée par un despotisme rigide, voire féroce, régie par un fonctionnariat présent à tous les niveaux — et en Chine il était accessible sur examens, — l'ensemble constituant une population contrainte à un ordre intransgressible, une bureaucratie omniprésente, une hiérarchie minutieuse et une culture en vase clos. Il semble que que tout ait fonctionné comme une situation expérimentale : il suffit que le protocole se modifie et l'expérience avorte. D'où l'isolationnisme du pays, nécessaire à sa stabilité.

Les extraordinaires découvertes archéologiques de ces dernières années ont mis à jour l'armée entière, chevaux compris, en terre cuite et grandeur nature de Qin Shi Huangdi 秦始皇帝, Premier Auguste Empereur du ~iiie siècle avant notre ère. Entouré d'automates hydrauliques pour s'épargner les désordres des êtres vivants, cherchant la clef de l'immortalité dans ses rêves, il instaura l'Ordre Absolu et le Règne de la Nécessité dans son Empire qu'il enferma dans un mur titanesque, transformant le pays en gigantesque chantier et la population en forçats, jusqu'à l'obtention de cette Grande Muraille de Chine qui est le seul ouvrage humain visible de la lune.

Vous ne serez pas étonnés d'apprendre que ce même ordre, cette même hiérarchie se retrouvent en médecine pour le meilleur fonctionnement de la vie du corps. Ainsi les viscères chargés de thésauriser l'énergie et de la mettre en lieu sûr — les zàng 脏 [臟] sont hiérarchiquement supérieurs à ceux qui ont à régir la fructification et le transit de cette énergie vitale — les - Mais il est bien précisé dans l'enseignement de l'acupuncture « qu'il est vrai que la hiérarchie est très poussée, mais que l'un ne peut exister sans l'autre, à l'image de l'Empire ».

C’était la transition ménagée pour aborder la deuxième réponse à la question de ce surprenant immobilisme, ce sur quoi est fondée leur pensée, leur philosophie et par conséquent leur médecine le Dao.


Le Dao, la Voie, c'est à la fois l'énergie originelle créatrice de l'Univers — des dix mille êtres — et le chemin dont on ne peut s'écarter. Le Dao n'a pas de substance, ni de forme, ni de couleur, ni de son. C'est un souffle, un qi, c'est même le Grand Soufle. Il circule dans tout l'Univers, sans jamais s'arrêter car chacun dépend de lui pour vivre, et il ne se détourne d'aucun. Il est le Un, l'unité, la cause innommée du monde, innommée comme l'est pour nous Dieu dans sa Majesté disant de lui-même « Je suis celui qui est ». Le Dao le peut paraphraser par un « Je suis ce qui est » apportant une réponse imprévue à Heidegger. Le Daodejing 道德经 [--], le Livre de la Voie et de la Vertu, germe et terme du daoïsme, s'ouvre par ce poème

Voie qu'on énonce

N'est pas la Voie

Nom qu'on prononce

N'est pas le nom

(traduction de Claude Larre)

Le Dao qui ne peut donc s'aborder que de définitions par l'usage, cette unité, ce Un, ne serait rien sans le deux, l'Yīn-Yáng阴阳 [陰陽], puisque le trois ne pourrait apparaître : le trois c'est l'homme, situé dans l'espace Ciel-Terre, dans une situation de médiateur. Aussi le Dao se représente-t-il par cette figure de la dualité yin-yang :




L'yin-yang, c'est la complémentarité dont la résolution constitue l'ordre. yang c'est la force créatrice du Ciel, c'est le soleil, le feu, la chaleur, en opposition au yin de la Terre, de la Lune, qui est la douceur, l'humidité, la maturation du déjà créé. L'homme est yang, la Femme est yin. Mais yang et yin changent sans cesse, basculent l'un sur l'autre selon un ordre préétabli comme une colline est noire lors de la nuit complète, sans ombre en plein midi, la transition se déroulant sans accroc, un premier cote ensoleillé, puis l'autre, et le cycle recommence. Le globe terrestre a le même sort, avec des points cruciaux aux équinoxes, où le yin et le yang l'emportent tour à tour. Cette balance incessante entre yin et yang est la source du perpétuel changement de tout ce qui vit, changements à l'intérieur des limites de cette vie même on lit dans le Yijing ouvrage daté de treize siècles avant J.-C., le Livre des Transformations, pilier de la philosophie naturaliste chinoise : « Le changement, c'est la seule chose de l'Univers qui soit le non-changement ». C'est que la vertu yin ou yang n'est en rien monolithique : de l'un à l'autre, et des mêmes mais d'un moment à l'autre, le rapport yin-yang peut varier. Quand le yang est exclusif, qu'il n'y rentre pas une trace du yin, c'est l'aspect yang de yang : c'est tàiyáng 太阳 [-陽], tai voulant dire “grand”. Tàiyīn 太阴 [-陰] c'est l'aspect yin de yin, sans le moindre empiétement de yang. Mais le yang peut avoir un aspect yin : c'est petit yang ; shàoyáng 少阳 [-陽], shao voulant dire “petit”, et shàoyīn 少阴 [-陰] est le yin avec un aspect yang. Le déroulement inexorable, comme celui de la lumière de midi à minuit par exemple est représenté par le schéma ci-contre. Ce sont les quatre Xiàng , les quatre divisions du temps et de l'espace.

L'homme yang ; la femme yin, mais il n'est point besoin d'être un observateur chinois pour admettre que dans bien des couples la femme est plus yang que son époux : s'il n'est que shaoyin, elle est déjà shaoyin. Quant à celui des deux qui serait vraiment tai yang, ne pourrait-on traduire dans notre jargon à nous qu'il a le phallus ? L'avoir ou pas, et qu'on l'appelle yang ou autrement, c'est un problème qui s'est posé aux Chinois comme à nous et on trouve dans le Daodejing ces mots qui nous rejoignent tout à fait :

L'avoir fait l'avantage

Et le non avoir l'usage

(Daodejing, Chap. 11 Traduction Claude Larre.)

Autrement dit, la castration est un bien non-négligeable.

En médecine, les viscères zang ou les entrailles fu sont yang ou yin selon leur fonction, de thésaurisation ou de purification, et les méridiens sont yang ou yin selon qu'ils sont sur des parties du corps accessibles au soleil ou sur des faces cachées, à l'abri du bronzage, comme la face interne des cuisses, toujours blanche, yin.

Tout est donc courant, tout est fluide, tout se déplace et change. Au niveau de la Terre, l'essentiel, c'est l'eau et son flux, au niveau de l'homme, c'est le souffle le long des méridiens qui le vectorisent, au niveau métaphysique c'est le Dao, c'est la Voie. C'est la primauté du sans-forme, celle de l'énergie portant ses effets à distance sans support tangible.

La conséquence de leur forme de pensée est qu'ils ont inventé une médecine sans organe, une médecine qui est une théorie des fluides. Et ce alors même qu'ils connaissaient l'anatomie et qu'ils possédaient une pharmacopée plus riche que l'occidentale, puisque comprenant les produits minéraux, ceux-ci n'ayant été pris en compte en Europe qu'au xve siècle avec Paracelse. Il y a là une contradiction brutale à nos yeux : comment est-il possible qu'ils aient fait si différemment de nous alors qu'ils avaient les moyens d'évoluer dans le même sens ? Question bêtement raciste. L'explication en est le règne du Dao, applicable souverainement à toutes les disciplines de la science.

C'est ainsi que cette même forme de pensée leur a fait admettre sans réserve la notion d'action à distance, coïncidant en quelque sorte avec une théorie ondulatoire de l'Univers. Si la géométrie, en effet ne les a guère tentés contrairement aux Grecs et aux Latins contemporains, ils ont eu leur logique, leur algèbre, et c'est à eux qu'a été révélé le champ magnétique de la terre, et son application, l'aiguille aimantée. C'est environ un siècle avant notre ère, pendant l'époque Han, qu'est apparue la première boussole, composée d'une table de divination sur laquelle reposait une cuillère magnétique. Mais l'acquisition de la boussole n'a en rien bouleversé leur destinée : elle a toujours servi aux géomanciens à préciser dans des rites le lieu à choisir pour construire, en accord avec le champ magnétique de l'endroit, en visant le meilleur résultat esthétique. Alors qu'importée en Occident cette même boussole a permis les expéditions maritimes lointaines, les découvertes, l'enrichissement, la colonisation, l'explosion et le bouleversement de la Renaissance.

Mais c'est l'immobilisme dont nous avons parlé tout à l'heure qui leur a interdit l'exploitation de cette découverte fondamentale : elle leur aurait permis de traverser leurs frontières, voire de conquérir les barbares. Mais l'ordre d'une frontière est d'être fermée, et le seul souci qu'elle donne est d'en surveiller l'imperméabilité. Il en a été de la boussole comme de tant d'autres de leurs trouvailles : leur acharnement à maintenir l'ordre acquis et le savoir acquis a fait d'eux le creuset d'inventions scientifiques et technologiques aux incommensurables effets dès qu'ils sortaient du cadre de l'Empire. En effet, passons en revue rapidement les inventions de la manivelle, de la brouette — qu'ils agrémentaient d'une voile —. Le collier rigide du cheval a augmenté de 70 % le rendement de l'animal, jusqu'alors étranglé par des courroies, comme on le voit sur les bas-reliefs gréco-romains. Mais c'est l'Europe qui l'a attelé à la charrue et aux lourdes voitures jusque-là tirées par des bœufs : d'où accroissement de la richesse alimentaire et début d'urbanisation des campagnes. Dans le domaine du cheval, ils ont inventé aussi l'étrier, quatre siècles avant notre ère. Mais c'est l'Occident qui l'a utilisé pour constituer des cavaliers de guerre lourdement cuirassés. Ils ont inventé la courroie et la chaîne de transmission, le pont suspendu et le pont à arcs segmentaires, des procédés de fonderie de fonte et d'acier encore en usage, ils ont inventé la roue hydraulique horizontale, ils l'ont agrémentée d'un axe décentré entraînant bielle et piston pour établir une énergie linéaire, mais c'est l'Occident qui, en inversant le schéma, a inventé la machine à vapeur.

Bref, ils ont inventé la poudre et en ont fait des feux d'artifice.


Inutile de rappeler ce que nous, on en a fait. Peut-être avons-nous fait un tour assez large de cet univers différent, représentable par la tortue - un espace carré recouvert d'un ciel rond - pour dépister maintenant l'hystérie plus précisément dans le champ de leur médecine, ou plutôt pour dépister pourquoi elle en est absente. Laissons les champs de l'histoire, de la sociologie et de la philosophie pour serrer de plus près celui ou celle qui pourra être hystérique, encore que chinois ou chinoise. L'homme ne constitue pas un règne dans la Nature, il a au contraire le sentiment très vif de l'Unité du Monde dans lequel il est inclus. Il n'est pas, comme nous le connaissons, nous, un être créé par les mains de Dieu Lui-même et à son image, il n'a pas à traîner avec lui dès sa naissance la culpabilité d'avoir laissé mourir le Fils de son Créateur pour laver ses propres fautes, ou celle d'un péché originel. Il n'a pas non plus à préparer son salut éternel ni à considérer sa vie comme une courte épreuve dans le cours de l'Éternité. Aucune de ces conceptions affectives et donc anxiogènes dans l'idée que les Chinois se font de la vie de l'homme.

Jamais il n'y est en compétition avec Dieu, il l'est avec ses semblables, il l'est plus précisément avec le social.


Car, d'origine, son père c'est le Ciel, sa mère, c'est la Terre. Il est le trois, fruit du Ciel, un, et de la Terre, deux, puisqu'il est, comme le reste de l'Univers, pris dans la dialectique du yang impair et du yin pair, et dans la symbolique numérologique. Il vient du sans-forme, il prend forme et par là devient visible, puis il retourne au sans-forme par un trajet circulaire, normal et prévisible comme le temps. Il est l'un du multiple, un élément des dix mille êtres, un fonctionnaire de l'Empire, un sujet grammatical.

Mais il n'est pas un sujet au sens où nous l'entendons, il n'est ni sujet, ni objet, il est partie indiscernable du tout, du multiple et il est inconcevable de barrer l'un du multiple, ce serait le pire puisque ce serait le désordre.

La vie de l'homme telle que la conçoivent les Chinois peut se représenter linéairement par un artifice pédagogique :

Sortir dans la vie   —   Rentrer dans la mort

chu sortir       出        生      sortir vers la vie

      ru entrer     入        死       entrer dans la mort


À l'image du cosmos, c'est-à-dire dans l'ordre naturel, l'homme est le fruit de la compénétration des souffles, eux-mêmes issus du chaos dans l'entre-Ciel-Terre : sa verticalité dans le vide médian fait sa grandeur. Du ciel est venu le mécanisme d'induction, de la terre celui de la maturation : yang et yin vont permettre de passer du Ciel Antérieur - l'antériorité - au Ciel Postérieur - l'actualité.

Cette sortie dans la vie se fait à la naissance et se dit chu : l'idéogramme représente clairement une plante surgissant du sol.

L'enfant doit recevoir un nom : míng , auquel les Chinois attribuent un poids considérable : ils estiment que ce nom exprime l'être et fait sa destinée. Ainsi, celui qui est né prince devient palefrenier s'il reçoit un nom de palefrenier. Ce nom, ming, a trait à l'essence de l'individu, alors que le nom de famille ne représente que la parenté.

Ce nom spécifique de l'enfant doit lui être donné par le père.

À sa naissance, le bébé est laissé sans soins pendant trois jours de purification. Ses hurlements légitimes permettent d'apprécier les qualités de son cri, le ton de sa voix et par là la qualité du nouvel enfant. Le résultat de cet examen motive le don du nom : une me jugée inférieure par sa voix est abandonnée à la mère, mais une me de qualité invite le père à porter attention au jeune fils et en particulier a lui apprendre à rire.

Ce n'est que lorsque l'enfant sait rire, vers le troisième mois, que le père lui donne son nom personnel, sacré. Plus tard, devenu adolescent, le jeune se choisira tout seul un surnom. Mais c'est le nom donné par le père qui est important, c'est par lui qu'on se fait connaître, c'est lui qui vous désigne et implique votre destinée.

Car il est essentiel pour les Chinois de pouvoir nommer et être nommé. Connaître son nom, c'est connaître l'essence de celui qui le porte, c'est avoir prise sur lui. Si on sait nommer une bête fauve, elle est domptée. Si on est incapable de nommer la cause de la souffrance d'un malade, on ne peut espérer le guérir.

Il n'y a que Dao qui ne peut être nommé, puisqu'on n'a pas connaissance de son essence : Dao est un surnom.

Enfin, et surtout, les troubles psychiatriques sont en relation pour les Chinois avec le don du nom par le père : les psychoses sont dues, pour eux, à l'impuissance ou l'impossibilité du père à nommer le fils.


Cette phase de l'enfance est la période d'autocréation. Pendant cette période, les deux forces yin et yang rassemblent l'ensemble des influences terrestres et célestes l'impact de la réunion des yang et des forces célestes se fait au point vingt du Vaisseau Gouverneur, dūmài 督脉 [-脈], — soit à l'occiput —, celui des forces yin et des influences terrestres au point un du Vaisseau de Conception, rènmài 任脉 [-脈], — soit au périnée —. L'homme est ainsi verticalement encerclé entre deux méridiens verticaux, l'un, dūmài 督脉 [-脈], le long de la ligne médiane postérieure, l'autre, rènmài 任脉 [-脈], le long de la ligne médiane antérieure.

Si les yang dominent, les organes sexuels descendent et il s'agira d'un homme, si les yin l'emportent, les organes remontent et ce sera une femme.

Cette première phase de la vie se termine par la puberté qui se situe

        à sept x deux = quatorze ans pour la femme, et

        huit x deux = seize ans pour l'homme.

C'est la prise du bonnet viril pour le garçon et de l'aiguille de tête pour la fille.

La deuxième phase de la vie est celle de l'activité sexuelle, qui s'étend de la puberté à la ménopause ou l'andropause, soit à

        sept x sept = quarante-neuf ans pour la femme et

        huit x huit = soixante-quatre ans pour l'homme.

Nous avons déjà parlé du neuf, signifiant numérique de la totalité, au sujet des neuf chaudrons tripodes de Yu-Le-Grand, qui voulaient exprimer que l'ordre était établi dans sa complétude. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que neuf mois soit le temps de la grossesse. Le cycle menstruel s'établit à partir du quatre représentant de yin de la terre, donc un nombre pair, nécessaire à l'existence d'un être, et au sept représentant, comme dans notre Ancien Testament, le temps qui s'est écoulé pour réaliser la création du monde. D'où

        quatre x sept = vingt-huit.

Si au bout de 28 jours on s'aperçoit que ça n'a pas marché, on recommence.

La période de vie sexuelle répond à deux préoccupations. Les Chinois considèrent que la faculté de se reproduire est liée à la mortalité, ce qui n'est pas pour nous étonner, sachant de notre cote que seule la reproduction non sexuée met à l'abri de la mort. Mais ils considèrent de plus que l'activité génitale est une manière de payer sa dette aux aïeux, dette symbolique à éteindre avec le plus grand nombre d'enfants possible. Avoir des enfants est un devoir social. Il est en effet courtois de demander des nouvelles « de vos innombrables honorables fils », ce souci ne s'étendant pas aux filles évidemment.

Et pourtant ce mépris pour la femme, encore plus considérable qu'en Occident — il s'agit ici de la Chine traditionnelle — s'efface totalement après la ménopause. La femme y perd son statut de femme, mais elle y gagne celui d'individu à part entière. Dès que la procréation qui était sa raison d'être lui est supprimée, la création lui devient accessible, dans tous les domaines : art, science, philosophie. Elle sort du gynécée, où elle a toujours été confinée, pour devenir un interlocuteur écouté, même par le sage qui ne refuse plus de l'entendre : cessant d'être objet sexuel, elle devient l'égale de l'homme.

Enfin la réserve d'énergie se vide, les souffles se tarissent, le corps dépérit dans sa forme, amorçant la rentrée dans la mort, le retour à l'antériorité, au sans-forme.

L'idéogramme est le même que celui de l'homme, mais marchant en retour.

Pas de sujet, mais il y a pire : pas d'organe.

On est loin des séductions parfumées de nos Anciens vis à vis de l'utérus, l'organe baladeur et revendiquant, cause unique des manifestations multiples de la maladie qui porte son nom.

Pas d'organe : uniquement des fonctions.

Des fonctions qui sont des charges et, bien entendu, des charges administratives.


Alors, s'il n'y a pas d'organes, comment fonctionne la vie ?

Par le sang et les souffles : xuèqì 血气 [-氣].

Le sang, seul, représente ce qui, de la vie, est structuré, donc matériel. Et encore, il est divisé en

        - partie yang du sang, c’est-à-dire l'énergie, le souffle du sang, et

        - la partie yin du sang, qui est le matériel, le liquide.

Les souffles, les qi, sont l'énergie, les machines qui font tout marcher : le monde n'est que qi, où par eux tout est animé, tout bouge, se déplace, se transporte : le sang, c'est la constitution, les souffles, l'animation. Sang et énergie ne sont pas dissociables l'exemple donné est celui du cheval et du cavalier : s'il y a dissociation, il y a maladie.


Nous allons parler un peu de cette organisation en fonctions administratives et en absence d'organes, puisque là nous touchons à une cause de la méconnaissance nosologique de l'hystérie. Ce que nous croyons, nous, être des organes vitaux, n'est en médecine chinoise que supports des souffles - des qi c’est-à-dire des instances qui ont la responsabilité d'eux : les purifier, les filtrer, les thésauriser, les vectoriser, puisque ce sont eux qui constituent la vie. Il s'agit de les administrer, exactement comme les fonctionnaires de l'Empire administrent les biens de l'État. La médecine chinoise divise en deux catégories ces administrateurs que nous appelons, nous, organes :

        - Les zàng 脏 [臟], traduit par “viscères”, et

        - les , traduit par “entrailles”.

Comme il n'est question ici que de les utiliser pour comprendre le mécanisme général de la physiologie et non pour faire un résumé d'acupuncture, nous allons juste jeter un coup d'œil aux viscères, les zang qui sont les Hauts Fonctionnaires proches du Pouvoir, alors que nous pouvons considérer les fu, les entrailles, comme les employés de l'administration, nécessaires mais hiérarchiquement moins considérés, chargés des contrôles de purifications et de transport des souffles.


Les zang donc, il y en a cinq. Pourquoi cinq ? Pour la même raison que l'on retrouve dans toute leur numérologie : pour que ça tourne, il faut un axe qui, lui, ne bouge pas, il faut un moyeu à la roue. Quatre représente les deux diamètres, les quatre rayons : ils ne peuvent tourner qu'avec un cinquième au centre.

L'axe autour duquel tout tourne dans l'Empire, c'est l'Empereur. L'axe autour duquel tout tourne pour que fonctionne la vie, c'est le cœur, avec les mêmes prérogatives que l'Empereur vis-à-vis de ses sujets.


Le cœur se dit xīn et son idéogramme dérive d'un dessin qui représente assez bien l'organe que nous connaissons. C'est aussi le seul dont l'idéogramme ne contienne pas le signe appelle « la clef de la chair » que l'on retrouve dans la désignation de tous les autres viscères. C'est qu'il est différent : sa charge est celle du Seigneur et Maître, du Souverain. Il est le premier dans l'énumération, au-dessus des autres zang, le plus haut, et en retrait, comme le Fils du Ciel. Il est l'image de l'hôte avec ses invités : il reçoit, mais c'est grâce lui que tout fonctionne. Il rayonne comme le soleil et communique avec l'extérieur par ses orifices propres que sont l'œil, son messager, l'oreille, lieu de l'audition mais surtout de l'entendement et la langue, dans son acception de parole, de verbe.

Lorsque le cœur-empereur est atteint, il perd l'intelligence de tout ce qui se passe dans le corps humain. Si l'énergie est excessive, les symptômes sont de lourdeur dans la poitrine avec somnolence, fou rire, colères, puis progressivement fièvre, douleurs précordiales, céphalées, nausée, l'évolution pouvant entraîner la mort. Si l'énergie est insuffisante, sa carence se manifeste par de la pâleur, de la tristesse, des palpitations et des douleurs irradiantes. Mais le plus lourd message de la souffrance du cœur est psychique : ce sont les troubles du rayonnement : l'angoisse, dite solaire, les tendances suicidaires, la perte de connaissance. Il n'y a en effet plus de communication possible si les orifices du cœur sont fermés.


Le poumon, fèi se représente par la clef de la chair et un signe indiquant des plantes qui multiplient leurs rameaux, pour rappeler que l'énergie liée au poumon est l'énergie de base inhalée par la respiration, et que, dans la catégorisation en cinq éléments, le poumon est associé au métal, tous deux caractérisés par leur appartenance aux âmes végétatives. Pox, le poumon est le Ministre-Chancelier, au-dessus des autres viscères comme le cœur, son voisin, mais respectueusement un peu en retrait : il est le toit des viscères. Le cœur n'agissant pas, est son bras droit, c'est lui qui supervise tout. Sa charge est administrative, c'est lui qui relie le un au multiple, donc sa carence se traduit par des désordres : avec la toux, la dyspnée, l'étouffement, les douleurs le long de J'épaule, les expressions psychiques liées son dysfonctionnement sont le chagrin, l'affliction, la tristesse et la sensibilité maladive a l'injustice.


Le foie se dit gān : c'est le bouclier, la défense, sa charge est celle de ministre des armées. Mais les généraux d'armée ne se valent pas tous : ceux qui perdent la guerre sont décapités, ceux qui la gagnent avec beaucoup de victimes sont à la gauche de l'Empereur, ceux qui la gagnent sans seulement avoir livré bataille sont à sa droite.

Le foie, Général des Armées, a comme fonction la protection efficace de l'Empire au centre duquel siège le cœur. Sa charge doit être double : l'analyse des conjectures par délibérations et la conception des projets de défense, toutes activités nécessitant expérience, précision et jugement.

Dans son fonctionnement, un rôle important est donné à l'œil. Nous avons vu qu'il était messager du cœur, il est aussi orifice du foie. Une arme essentielle du foie, pour assurer sa capacité d'analyse des conjectures et de conception des plans défensifs, est évidemment le double aspect de la vision et de la prévision. Ainsi la myopie correspond à l'attitude des jeunes gens qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, alors que la presbytie représente bien l'attitude des vieux qui prennent du recul pour analyser la situation. Le foie domine aussi le muscle qu'il nourrit non pas en tant que chair, mais en tant que force musculaire, les ongles, qui peuvent être des armes et enfin le sang qu'il doit stocker en période de repos, faute de quoi il y a cauchemars et somnambulisme.

Sa défaillance entraîne des troubles hépatiques tels que les problèmes avec les matières grasses, sans entraîner nécessairement des troubles digestifs ou de l'ictère, rarement causé par le foie. Mais c'est surtout des troubles de la défense qu'entraîne le dysfonctionnement du Chef des Armées allergies, difficultés de cicatrisation, états infectieux et tous les problèmes concernant la prévision soit la peur inhibante de l'avenir, soit au contraire une vie insécurisante au jour le jour.

Nous nous contenterons de l'examen de ces trois viscères exemplaires : l'Empereur, le Premier Ministre, le Général en Chef. La différence y apparaît parfaitement stupéfiante entre les conceptions chinoises et occidentales de la physiologie. Et l'on y voit de plus se confirmer la nécessité, annoncée au début de ce travail, de se familiariser avant d'aborder la médecine chinoise avec leurs conceptions de la société et sa hiérarchie administrative.


Juste un mot des méridiens, qui ne nous apporteront rien quant au dépistage de l'hystérie, puisqu'ils sont l'armature de ce système même qui la rejette. Mais il nous faut tout de même avoir une idée de ce que devient cette énergie si attentivement régie par ce que nous, nous appelons des organes.

Un méridien est un trajet précis, vectorisé, orienté mais virtuel, non matérialisé, d'une énergie considérable, apportant la vie, capable de soulever des montagnes, mais également immatérielle — comme nous l'avons vu pour le Dao innommé, comme nous l'avons vu pour l'énergie du champ magnétique. Cette conception de l'énergie circulante de la vie selon des lignes immuables entre évidemment dans leur conception philosophique de l'énergie dominante, invisible, toute puissante à distance. Ces circuits de l'énergie de la vie sont de plus, de lieux en lieux localisables avec précision, porteurs de régions punctiformes en forme de creux où l'énergie est accessible à une action extérieure c'est la que le médecin pique une aiguille métallique.

Bien entendu, ces méridiens seront yin ou yang selon qu'ils circulent sur des surfaces de peau accessibles au soleil, yang, ou sur des régions à l'abri du bronzage, donc : yin.

Mais ils sont tous dits mài 脉 [-脈] ou mo ce sont les avatars du pinyin — ce qui nous ramène à Yu-Le-Grand dont nous avons parlé au début. Les Chinois, pour lesquels il est superflu de distinguer le cheminement du chemin, utilisent, pour expliciter ces trajets de l'énergie, mai, leur éternelle métaphore hydraulique : l'énergie s'écoule selon un trajet qui doit être immuable et qu'elle a elle-même tracé, à l'image de l'eau, avec un débit qui est celui d'un petit ruisseau, d'une rivière ou d'un vaste fleuve. Qu'il s'agisse de torrents, de fleuves ou de canaux les réunissant, c'est par eux que se fait la circulation des biens nécessaires à l'entretien de la vie, circulation hydraulique répondant à la manière dont Yu-Le-Grand sut montrer aux fleuves leurs tracés. Les méridiens sont donc tous mài 脉 [-脈], ce qui s'écrit avec un idéogramme comprenant la clef de la chair — toujours cette référence à l'organique — et un dessin rappelant les nervures des feuilles. Leur ensemble englobe le corps d'une résille de trajets où circulent ses souffles d'énergie, comme les larges mailles du tissage de circuits vivants, vibrants, où l'énergie s'écoule sans cesse, comme un cours d'eau entre ses rives. Le métier à tisser est en effet symbole de vie, si bien que lorsque le tissage d'une pièce d'étoffe est achevé, le fil de canette est tranché par l'ouvrier tisseur avec la même formule rituelle que celle employée lors d'un accouchement pour couper le cordon ombilical. Disons seulement, pour expliquer cette métaphore du tissage, que les méridiens mai comprennent, entre autres bien sûr, deux grandes catégories : les jīngmài 经脉 [經脈] qui constituent la chaîne, verticaux, assurant l'ordre, faisant circuler les lois fondamentales régissant toute vie, supports de la transmission - on retrouve Jing au sujet des livres canoniques, comme le Nanjing 难经 [難經], le Yìjīng 易经 [-經] et les luòmài 络脉 [絡脈] qui jouent le rôle de la navette et dont le nom veut dire au service de. Ils sont donc au service des jīngmài 经脉 [經脈], avec lesquels ils tissent le réseau énergétique de la vie.


Que nous a apporté cet aperçu de la conception chinoise de l'art médical ?

        On n'y trouve pas de sujet, ni divisible, ni destituable.

        On n'y trouve pas d'organe.

        On ne pourra donc y trouver de nosologie.

        Et la clinique va être tout autre. Car si les symptômes sont identiques chez tous les êtres humains, les Chinois les regroupent eux, en syndromes tout différents des nôtres puisqu'ils associent des signes en référence à autre chose qu'à un organe. Dans nos examens cliniques, la douleur exprimant la souffrance d'un organe, nous tentons de soulager l'organe pour apaiser la douleur. Pour un médecin chinois, le problème est tout autre et une question primordiale sera par exemple de savoir si une douleur donne au malade l'envie de compresses chaudes ou de compresses froides : ce sera la une indication majeure, puisque dans un cas il faudra agir sur un méridien yang et dans l'autre sur un méridien yin. Autrement dit, un traitement diamétralement opposé.


Mais concernant notre propos, il y a pire : il ne peut y avoir de clivage psychosomatique. Pas question d'un corps plus ou moins souffrant d'un côté et d'une pensée plus ou moins claire de l'autre - sans invoquer l'inconscient, nous en sommes à des milles et des millénaires. Ce que nous avons vu, c'est que l'altération de chaque fonction conduit un désordre de cette fonction au même titre dans le domaine du psychisme que dans le domaine du corps : ainsi les troubles du foie - de la fonction foie, fonction de défense quasi militaire - entraînent une carence dans la prévision des dangers : s'associent alors l'éclatement d'un état infectieux, c’est-à-dire la déroute devant l'envahisseur, et la peur inhibante de l'avenir, traduisant la panique de la sentinelle. L'un n'est pas la cause de l'autre, ni son expression : il s'agit de deux symptômes du même dysfonctionnement.

Alors pas de sujet, pas d'organe, pas de nosologie, pas de clivage psycho-somatique en voilà assez pour établir l'impossibilité du concept hystérie dans la médecine chinoise. On pourrait s'arrêter là, l'affaire est entendue.


Pourtant comment passer sous silence un argument qui, bien que non médical, rejette l'hystérie de manière plus comminatoire encore : il s'agit de leur processus classificatoire qui se résume par cet axiome indiscuté

L'univers dans son entier peut être classé

en yin et en yang et en cinq Catégories.

C'est là l'effet de la prééminence du symbolique dans leur pensée où le réel n'a pas la parole : tout y est symbolisé de manière à l'exclure. Toute action, tout acte, même tout geste de politesse puérile et honnête, est inclus dans des rites, toute pensée entre dans un cadre immuable, toute cogitation tend à une classification intransigeante et pour assurer une contention à tout imaginaire ou tout réel, une classification purement numérique — peut-on faire plus symbolique ? — enchaîne la vie à la mort, le ciel à la terre, l'espace au temps.

Les nombres sont pour les Chinois des emblèmes, ils n'ont pas pour fonction d'exprimer des grandeurs. Leur fonction est classificatoire et protocolaire. Pour cette même raison, la distinction entre fonction ordinale et cardinale est évincée.

Dans un univers fini, où l'espace est carré et le temps est rond, la suite infinie des nombres comme nous l'utilisons dans la série décimale n'a pas sa place, elle non plus. L'ensemble des nombres, fini, se décompose en catégories hiérarchisées qui forment des ensembles de séries finies, représentables par un nombre simple. Nous avons déjà vu le un, le deux et l'apparition du trois avec le privilège de l'impair. Sans nous lancer dans la numérologie qui remplit quantité de livres savants envisageons le cinq, dont nous savons déjà le rôle de pivot, place du milieu, place de l'Empereur. L'aménagement de l'Univers se fait en cinq éléments ou en neuf rubriques, la première concernant justement les cinq éléments. L'univers entier tient en cinq colonnes, un lien unissant entre eux les éléments d'une même colonne. Rappelons-nous Gun, l'ancêtre, qui fut incapable de régulariser les Grandes Eaux : son plus grand démérite fut d'avoir par son incompétence jeté le trouble dans les cinq éléments : les rapports réguliers des êtres s'en trouvèrent pervertis jusqu'à ce que Yu — toujours lui — ayant reçu du Ciel les neuf sections du Hongfan, les rapports réguliers des êtres aient retrouvé leur ordre. Perdre l'ordre s'avère vraiment une terreur que la classification évite. Énumérons seulement quelques catégories. Il y a cinq points cardinaux : les quatre que nous connaissons, plus le centre qui se dit zhōng . Il y a les cinq mouvements que nous avons vus avec le pas de Yu-Le-Grand, il y a cinq éléments : le bois, le feu, la terre, le métal et l'eau. Il y a cinq heures du jour, celle du milieu étant midi, il y a cinq notes de musique, celle du milieu étant gōng [], il y a cinq odeurs, cinq saveurs, cinq viscères, il y a cinq catégories de viande, cinq de céréales, cinq d'animaux, il y a cinq vertus, la vertu centrale étant la fidélité — à l'Empereur — et il y a même cinq saisons, car comment tourneraient-elles sans un axe en leur milieu. C'est donc entre l'été et l'automne que se situe la cinquième saison, chángxià 长夏 [長-], c’est-à-dire saison du milieu. Elle se réfère à Sirius dominante à ce moment-là, Sirius ou l'étoile du chien. Chien se dit canis en latin, ce qui transmet canicule en français pour une période de temps, qui se dit dogs days en anglais.


Imaginez l'hystérie, protéiforme et de symptomatologie imprévisible, dans une de ces colonnes classificatoires : autant jouer au bonneteau, vous ne l'y trouverez jamais.

Ce qui est aussi le cas du cancer, puisque le cote anarchique de ses cellules en fait l'emblème du désordre meurtrier : emblème du désordre, il est hors toute classification — donc il n'existe pas.

Alors nous pouvons conclure de la même manière notre recherche de l'hystérie dans le champ de la médecine et de la pensée chinoise : ne trouvant dans le premier ni sujet, ni organe, ni nosologie, ni clivage psycho-somatique et dans l'autre aucune possibilité d'être classée dans un ordre quelconque, il lui est impossible d'exister.

Alors, si nous ne parlions pas de chinois, ce travail, tout incomplet qu'il soit, serait terminé. Nous pensions de deux choses l'une : ou bien l'hystérie existe dans la médecine chinoise, ou bien elle n'existe pas. Mais comme nous nous sommes embarqués dans les régions sinologiques, un raisonnement aussi simpliste ne peut tenir. Et par ailleurs, deux éventualités, comment tourneraient-elles, s'il n'y en avait une troisième.

Il y en a bien une troisième, mais qui ne contredit en rien ce qui a précédé et dont la valeur n'est que documentaire : c'est que, si l'hystérie n'est plus ce qu'elle était, la Chine non plus.

Le président Mao a préconisé dès 1928 l'emploi conjoint de la médecine chinoise et de la médecine occidentale : c'est imprimé en caractères majuscules dans le précis d'acupuncture chinoise de l'Académie de Médecine Traditionnelle chinoise de Pékin.

Le Traité d'Acupuncture de l'Institut de Médecine traditionnelle chinoise de Shanghai précise

Avec la théorie des méridiens, la théorie des cinq éléments (Wu Xing), le yin et le yang, la « matérialiste ; elle contient des éléments dialectiques qui sont actuellement réformés à l'aide du matérialisme » dialectique en vue de la pratique scientifique.


Alors trouve-t-on l'hystérie dans la médecine chinoise réformée ? Et bien, oui, Non seulement elle y figure, nosologiquement, mais elle y est sujette à classification : Tête de chapitre : L'hystérie, en chinois yìbìng 癔病.

Bing voulant dire maladie que veut dire yi ?

    Yi peut vouloir dire les “mutations”, dont les daoïstes disent qu'elles sont aisées par le même vocable . Rappelez-vous le Yìjīng 易经 [-經], le Livre des Mutations. Maladie des mutations ? Ce ne serait pas loin de symptômes de substitution, mais l'idéogramme de ce yi là n'est pas le même.

    peut signifier ”entier“, “unique” et se dit du Dao voudraient-ils parler d'une maladie de l'Unité, l'expression même de l'hystérie étant une division psycho-somatique. Encore une fois, l'idéogramme n'est pas le bon.

    Il y a aussi le [義] de l'Équité, une des cinq vertus wude 五德, mais évidemment ce n'est pas le même idéogramme.

    Il reste enfin le signifiant “souffle de la pensée”, “souffle idéatoire” : ils auraient donc envisagé l'origine psychique de la maladie ? Hélas non, et la suite le prouve amplement.


Le yi de yibing n'est que la mauvaise traduction, pinyin à l'envers du Hy de Hystérie : yìbìng 癔病 c'est Yistérique.

Et les symptômes de cette Yistérie sont classés en quatre syndromes différents :

1°) Juézhèng 厥症 : zheng voulant dire syndrome, lue le décrit : perte de connaissance, convulsions, rigidité des quatre membres, crachats de mousse blanche. En fait, c'est la crise d'épilepsie.

2°) Yùzhèng 郁症 [鬱-] : yu indique la dépression, la stagnation énergétique, avec somnolence, tristesse, regard fixe, mutisme.

3°) Zàngzào 脏躁 [臟-] : zang nous connaissons, c'est “viscères” ; zao , c'est la “sécheresse”. Ce qu'ils appellent sécheresse des viscères se traduit par des colères, un état d'excitation, d'hyperémotivité.

4°) Enfin bàihé bìng 百合病, la plus intéressante pour nous : bàihé 百合 veut dire “sans réunion”, autrement dit : “sans contact avec l'extérieur”. Or, Baihe bing se traduit par maladie du lys. Elle s'exprime par des symptômes tout à fait variables comme la perte de la vue, la perte de la voix, la surdité, la paralysie motrice ou l'anesthésie : on se croirait à la Salpétrière.

Et pourquoi les Chinois appellent-ils cette maladie « Maladie du lys » ? Parce que pour soigner baihe, le sans-réunion, l'absence de contact avec l'extérieur, ils utilisaient le lys comme médicament.


Nous en resterons sur cette odeur de lys, que l'utérus friand de suavités que concevaient nos Anciens aurait sûrement adorée. Que soit ici remerciée l'Association Française d'Acupuncture qui a bien voulu inviter une supposée psychanalyste à bénéficier de son enseignement et de ses documents — Suwenn et Nanjing —. Cette adresse est destinée tout particulièrement au docteur J.M. Kespi, son directeur, Madame N. Kespi pour son enseignement limpide et au Dr G. de L'Homme qui sait ouvrir aux néophites le sens et l'humour des idéogrammes.



La biographie de ce travail peut se résumer comme suit :

- M. Granet. La religion des Chinois. Albin Michel (Spiritualités vivantes), 1998, p. 245.

- M. Granet. La pensée chinoise. Albin Michel, 1950, p. 568.

- M. Granet. Danses et légendes de la Chine ancienne. PUF, 1994.

- J. Needham. La science chinoise et l’Occident, Éditions du Seuil (Poche), 1977.

- J. Lévi. Le grand empereur et ses automates. Albin Michel, 2000, p. 346.

- K. Wittfogel. Le despotisme oriental. Les Éditions de Minuit, 1977.

- Lao Tseu. Dao de jing. Desclée de Brouwer.

- J. Schatz, Claude Larre, Elisabeth Rochat de la Vallée. Aperçus de la médecine chinoise traditionnelle. Maisonneuve, 2007.

- Précis d’acupuncture chinoise - Académie de médecine traditionnelle chinoise (Pékin). Éditions Dangles, 1999, p. 384, ISBN13 : 978-2-7033-0183-7.

- Traité d’acupuncture. Médecine traditionnelle chinoise de l'institut de Médecine traditionnelle chinoise de Shanghai. Masson.

 

L'HYSTÉRIE A LA CANTONNAISE - Yl BING OU L'YISTÉRIE


Diane Chauvelot


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