Mon propos voudrait interroger les mouvements psychiques en jeu à l’occasion d’une maternité et les remaniements que permet ce moment pour une femme engagée dans un processus analytique. Classiquement, l’on considère que la grossesse n’est pas un moment particulièrement favorable au travail de la cure, que l’inconscient se tait, la future mère étant entièrement absorbée par cet état psychique particulier désigné par Winnicott comme « Préoccupation maternelle primaire » qui viderait la psyché de sa vie fantasmatique pour la prêter entièrement au fonctionnement de la vie qui croît en elle. Ce n’est pas totalement faux, la grossesse, ce temps que beaucoup de femmes vivent comme un moment de plénitude tranquille lié au triomphe de la vie, n’est pas particulièrement propice aux mouvements du désir. Un mode de jouissance particulier peut s’y développer, fait de temps s’étirant à l’infini, de modifications profondes de l’image du corps, de création d’un nouveau lien d’altérité à partir de cette vie en elle mais qui n’est pas elle, et de reviviscence dans la vie inconsciente des liens archaïques à leur mère et de leur propre vie intra-utérine.
Je voudrais cependant soutenir que le temps de la grossesse, l’événement de l’accouchement et la constitution des premiers liens avec le bébé sont propices, notamment pour une mère de fille, à un travail concernant son lien à sa propre mère, à sa place dans la lignée des femmes, à son identité de fille et à sa façon d’habiter sa féminité. Toutes questions qu’une analyse met forcément au travail mais qui se trouvent comme ramassées, réactivées dans ce moment particulier de la vie d’une femme.
Dans mon expérience, la mère qui a un fils est directement amenée à interroger la place qu’elle tenait comme fille dans le désir de ses parents et plus particulièrement dans le désir de sa mère. Mais, comme l’avait pressenti Freud, c’est plus spécifiquement son rapport au Phallus qui est mis au travail, soit que ce sexe de garçon ranime en elle une envie restée indemne de la castration, soit que cet enfant garçon la comble en lui apportant comme mère ce qui lui avait manqué à elle comme fille.
Que l’enjeu d’une maternité, permette à une femme de remanier sa féminité, tient pour une part à la façon dont l’analyste soutient pendant ce temps particulier l’écoute de la jouissance spécifique à la maternité comme temps du féminin. On peut soutenir en effet qu’à cette occasion est remis en jeu le féminin archaïque auquel a affaire tout sujet quel que soit son sexe dans ses liens premiers à sa mère. Ce féminin, Freud l’a nommé « continent noir », ce qui est sa façon de dire qu’il fait l’étoffe du corps en deçà du monde des représentations. C’est aussi sa façon de dire que ce féminin ne peut être pensé dans sa théorie essentiellement phallocentrique.

Dans cette conception le désir d’enfant apparaît comme la solution : la solution de l’envie du pénis de la petite fille dans un glissement métonymique du pénis à l’enfant. Là non plus ce n’est pas cliniquement faux mais bien loin de rendre compte de la complexité de la jouissance propre à la maternité.
Pour ma part, j’aime beaucoup cette distinction que Lacan introduit dans un de ses premiers séminaires, nous disant qu’une femme qui désire un enfant peut le désirer comme métonymie de son rapport au phallus ou comme métaphore de son amour. Il est là dans une logique essentiellement phallique dont il se décentrera, notamment dans le séminaire Encore, en mettant l’enfant en position « d’objet a » d’une femme, elle-même « objet a cause du désir pour un homme. Les positions féminines et masculines sont radicalement dissymétriques dans leur rapport au désir et à la jouissance, ce qui permet à Lacan de formuler « il n’y a pas de rapport sexuel ».
 
 
Je vais maintenant vous proposer de suivre avec moi un moment de la cure d’Eulalie. Eulalie vient me demander rendez-vous dans le temps du deuil de son analyste dont le décès a interrompu sa cure. Elle souhaite continuer avec moi son analyse et avec moi seule parce qu’elle sait les liens d’amitié et de travail que j’entretenais avec son analyste. Elle nous a connus tous deux en dernière année de psycho où nous faisions un enseignement. Je l’impressionnais beaucoup : « une grande dame (elle y reviendra souvent et là surgit l’image de la mère phallique) avec des châles ». Sans ce décès elle n’aurait jamais osé s’adresser à moi, d’ailleurs, dit-elle de façon inattendue, son analyste était plus maternel que moi qui représente pour elle le savoir analytique. D’emblée je ne peux que m’interroger sur cet objet châle qui fait de moi une femme aussi redoutable que respectable et sur ce signifiant « châle » qui semble me représenter comme sujet pour le signifiant « dame » Nous conviendrons qu’elle ne se précipite pas, qu’elle laisse son deuil se faire et le choix d’un nouvel analyste se préciser.
Elle reviendra après plusieurs mois, enceinte d’un premier enfant, très désireuse de poursuivre sa cure. Sans doute, être en puissance d’enfant lui permet d’affronter mon image imposante sans trop de terreur. Il lui faut, dit-elle, dans cet état parler à une femme, n’ayant traité avec son analyste que le versant œdipien. L’éventualité de cette grossesse avait été évoquée dans sa première cure, et le désir d’enfant partagé avec son compagnon. J’apprends que son symptôme majeur est une phobie de la séparation, phobie pensée dans le cadre du lien à son inséparable sœur jumelle Eugénie.
Ce sont de vraies jumelles que même leur mère n’aurait pas su différencier. Encore récemment quand elle se voit dans un miroir sans s’y être préparée, elle a un court moment de flottement : n’est ce pas ma sœur en face de moi, se demande-t-elle ? Enfants, quand leurs mains se mêlaient dans un jeu, très vite, elle ne savait plus quelles étaient ses mains et celles de sa sœur. Celle-ci est mère depuis quelques années.
La grossesse de l’analysante vient désavouer les énoncés de leur propre mère selon lesquels, quand on a des jumelles, une seule pourra enfanter. Sa sœur étant devenue mère il y a déjà de nombreuses années, la place de femme stérile était devenue le lot de l’analysante. Elle me racontera ce chapitre du roman familial après un rêve, où quelqu’un échangeait l’enfant qu’elle avait mis au monde contre un autre trop petit pour être viable. Elle espère que ce quelqu’un n’est pas moi son analyste.
La fin de sa grossesse, l’après coup de l’accouchement et les premiers mois de la vie de sa fille vont être tout entier consacrés à mettre en lumière et ré-élaborer dans le transfert la question de son identité, sa place de vivante, de fille, de jumelle, de mère et de femme. Avoir triomphé de la malédiction sur sa fécondité lui donnera assez d’audace pour aborder d’autres questions : est elle morte ou vivante ? Parfois sur le divan elle se vit comme morte. Là aussi dans le discours familial elle avait la mauvaise place : dans la fratrie de son père il y eut deux fois des jumeaux et à chaque fois un jumeau mort. Si elle avait été un garçon elle se serait nommée Sylvain comme l’un des bébés morts.
Cela lui évoque un rêve récurrent de son enfance, qui revient dans ce moment de la cure, rêve accompagné d’une angoisse qui semble disproportionnée ave le contenu manifeste : « Elle doit rentrer chez elle mais elle est sans chaussures et ne peut marcher ». Ce « sans chaussures » était dans le cauchemar de l’enfance vécu comme un arrêt de mort, mais aujourd’hui les pieds nus lui évoquent son sexe féminin. Fille ou garçon ; sujet ou objet partiel de sa sœur ? Porter un enfant, et qui plus est une petite fille, vient déconstruire le fantasme d’unité gémellaire sans différence aucune. Différence des sexes et différence sujet - objet feront progressivement dans le travail de la cure écriture de cette différence. Quand Freud tente de penser la construction pour le Sujet de l’identification sexuée, il imagine trois étapes : la première celle de la différenciation sujet – objet, puis celle de la différenciation pénis – absence de pénis, enfin la différenciation masculin - féminin. C’est à ce travail que Eulalie va s’atteler à l’occasion de sa maternité.
Le temps de la grossesse sera particulièrement consacré à la dyade qu’elle formait avec Eugénie, aux confusions qu’induisait le regard d’autrui, mais aussi aux impasses de l’image spéculaire produites par le fait de construire son image à partir du corps de la sœur non seulement semblable mais vécue comme identique et indifférenciée. Porter une fille qui elle n’aura pas de double lui permet de penser qu’on peut vivre sans double réel. Avoir à s’en séparer pour donner la vie. Se convaincre que se séparer n’est pas mourir. D’ailleurs dans ce temps son symptôme s’estompe voire disparaît. Successivement, nous passerons par l’idée qu’elle fut l’objet partiel de sa sœur, objet anal essentiellement, puis le garçon de la dyade, place accréditée par le regard paternel qui lui faisait des cadeaux de garçon et l’avait choisie pour lui succéder dans l’exploitation familiale.
Elle accouchera durant mes vacances d’été, sans difficultés pour la naissance, d’une petite fille Édith, mais la délivrance, la sortie du placenta nécessitera une intervention. Dans certaines cultures africaines on appelle le placenta « le jumeau » et à la naissance on l’enterre au pied d’un arbre pour enraciner dans la terre l’âme vivante du nouveau né. Impossible pour elle de laisser venir au jour cet objet primordial qui témoigne de l’absence de fusion mère enfant. Est-ce que cet objet ne peut être perdu ou est-il dénié dans sa fonction tierce entre la mère et le fœtus ? J’ai du mal à trancher en entendant ce récit. Pour elle, les choses sont très claires : elle est née la première et sa sœur qui se présentait en siège avait eu du mal à naître, aussi une fois sa fille sortie facilement comme elle, le travail lui paraissait être fait : « La deuxième partie ne sortira pas », s’est-elle dite, pendant que les médecins s’escrimaient à tenter d’extraire le placenta.
Revirement fantasmatique : voilà la jumelle qu’elle supplante grâce à la naissance de sa fille, la voilà à son tour ravalée au rang d’objet partiel. Le triomphe ne durera pas et le doute s’insinue vite : est ce que sa fille la reconnaît en tant que mère ? Des rêves lui disent qu’elle n’en est que la nourrice. Que son compagnon soit heureux et fier de sa paternité, qu’il la conforte dans sa façon de s’occuper du bébé ne suffit pas, il lui faudra me la présenter. Après cette brève rencontre durant laquelle je dis au Bébé qu’il était très important pour sa mère que je les reçoive toutes les deux, elle conclut « maintenant elle sait qu’elle existe vraiment ». Cette affirmation vient me prendre au dépourvu. Silencieusement je pense « qui elle ? » mais je n’en dis rien. Alors elle ajoute « j’avais besoin que vous puissiez voir qu’elle existe ». Regard séparateur ? Là où le placenta qu’elle gardait avait raté sa fonction de premier objet perdu ? Que mon regard ait été nécessaire à cette confirmation d’existence interroge également évidemment sur le regard maternel qui aurait manqué à Eulalie pour se décoller de la relation spéculaire à sa sœur. Après cette rencontre, elle ne m’amènera plus le bébé, jonglant avec les tétées et les gardes pour venir à ses séances.
Quelque mois plus tard elle me dira que cette rencontre unique avait inscrit un interdit d’y revenir avec sa fille « car venir en séance c’est venir avec un manque ». Il lui faudra cependant un rêve qui mette en jeu un mouvement corporel d’expulsion puis un échange téléphonique avec sa sœur pour asseoir le travail de déconfusionnement entre elle-même, sa sœur et sa fille. Après le regard, la mise en jeu de la voix permet d’écrire progressivement l’identité de chacune.
Ceci sera suivi d’un passage difficile où, pour la première fois, elle se confronte à la question du vide : vide de l’absence, vide de l’intérieur du corps confirmé par le retour de couche, tandis que furtivement la question du vide de sa propre mère est évoquée. Ce vide fait caisse de résonance. Sa voix et celle de sa fille y trouvent leur place dans un rêve dans lequel sa fille parle déjà ; elles chantent toutes deux comme en duo « je t’aime ma fille » à quoi l’enfant répond « je t’aime ma maman ».
Elle peut alors interroger la lignée des femmes, évoquer sa grand-mère maternelle morte pendant l’adolescence de sa mère, laissant celle-ci orpheline inconsolable. Un curieux dicton est véhiculé par la famille : « si l’on part quelqu’un meurt ». Eulalie avait transgressé non sans terreur ce dicton durant sa première analyse en partant rejoindre en Afrique son compagnon travaillant dans une ONG. Sans doute son analyste l’avait-il beaucoup soutenu dans cette transgression de la malédiction. Cependant elle avait traversé des angoisses insupportables et le réel avait été le plus fort : son grand père était mort pendant son absence. Nous revenons sur cet épisode. Elle dit, et je le lui confirme, qu’elle sait maintenant qu’elle peut partir quoiqu’il arrive. Enjeu extrêmement important pour sa vie amoureuse puisque le travail de son compagnon peut l’amener dans l’avenir à quitter la France ou l’Europe. Il lui faudra donc, le jour venu, pouvoir manquer et à sa mère et à sa sœur jumelle qui ne lui ont toujours pas pardonné son départ en Afrique.
Si elle s’y sent prête, c’est sur fond du lien nouveau créé avec sa fille. Ce lien est fait, comme chez toute mère de bébé, d’un mélange de jouissance fusionnelle et de désir de s’émanciper des fonctions maternelles pour retrouver sa vie de femme. Sur fond de ce lien, mélange de bonheur qu’une femme ne trouve nulle part ailleurs dans sa vie et d’inconfort, tant cela exige d’elle-même, elle ré-interroge son propre lien à sa sœur et à sa mère.
Petit à petit se dégage une configuration différente de celle qu’elle croyait être la leur. Le lien d’inséparabilité n’est pas tant celui avec sa sœur que celui de la dyade gémellaire par rapport à la mère. Ce qui se figure alors c’est l’immensité de la béance maternelle et l’infini de sa détresse, la brèche du décès de la grand-mère maternelle n’ayant jamais été refermée. Ce n’est certainement pas le père des jumelles, vigneron compétent mais alcoolique invétéré que tout le monde protège et méprise un peu, qui aurait pu faire étayage à la détresse de son épouse. Les jumelles n’ont pas été trop de deux pour s’affronter à cette béance. S’y affronter sans le soutien de l’autre les aurait menacés d’engloutissement. Unies–confondues en un corps à plusieurs, elles se sont employées à tenter de suturer une angoisse qui n’autorisait aucune séparation, pas plus entre elles que d’elles avec leur mère.
Une image surgit en séance, celle de la séparation des jumelles à la naissance, date à partir de laquelle dorénavant Eulalie peut compter deux. Cette coupure entre les deux corps jumelés lui fait ré-évoquer le rêve des pieds nus mais cette fois-ci l’image qui insiste est celle de ses deux jambes et de la fente de son sexe. Dans mon for intérieur j’évoque un conte connu de maints enfants européens « La petite Sirène » d’Andersen, mais ce sont mes propres associations dont je ne jugerais pas utile de l’encombrer. Dans le conte, c’est par amour pour un beau prince que la sirène accepte de quitter l’univers marin et de perdre le bas de son corps en forme de poisson pour s’ouvrir au désir Elle renonce ainsi à une image du corps fœtale et asexuée. Pour Eulalie c’est à partir de sa maternité que se construit une image inconsciente du corps au féminin.
Le sevrage de sa fille et sa mise en nourrice font surgir une curieuse expression « la douleur, quand on se quitte ça mord ». Je termine la séance par un « sa mort » Un fantasme y répond à la séance suivante : A partir d’une collègue de travail qui porte le même patronyme que moi et pourrait donc, pense-t-elle, être ma fille, elle peut fantasmer ma mort, la mort d’une mère de fille. Remaniement du fantasme familial « si l’on part, quelqu’un meurt », sa jeune collègue se serait absentée pour m’enterrer.
Depuis un peu plus d’une année qu’elle a repris son analyse avec moi une boucle a été parcourue, soutenue par chaque étape de sa maternité. Le roman familial s’y est écrit autrement, son lien à sa jumelle et à sa mère s’est profondément remanié. Elle ne semble pas avoir répété pour sa fille l’enfermement dans lequel la tenait sa mère, son lien à son compagnon a mûri avec leur accès à la parentalité et l’on peut dire qu’elle sait maintenant à peu près « y faire avec son symptôme » comme le dit Lacan. Un jour elle pourra me quitter sans que personne n’en meure, mais avant d’en arriver là il nous faut encore laisser se déployer la question du féminin au-delà de ce qui s’est amorcé jusqu’alors.
J’ai tenté à partir des rêves, des fantasmes et des mouvements transférentiels, de vous donner à entendre ce qui dans la singularité de cette cure a pu, pour cette jeune femme, se déconstruire et s’édifier à l’occasion de la grossesse, de l’accouchement et des premiers liens à l’enfant.
 
Naître au féminin
 
Monique Tricot

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