« Le pathétique de l’amour consiste en une dualité insurmontable des êtres. C’est une relation avec ce qui se dérobe à jamais. La relation ne neutralise pas ipso facto l’altérité mais la conserve » [1]


La sexualité humaine est une psychosexualité où le féminin et le masculin se succèdent, s’opposent, s’intriquent, constituant la bisexualité psychique. La féminité n’est pas le féminin, elle caractérise d'abord la femme en tant qu'être biologique, ensuite en tant  que genre sexuel au regard des différenciations liées aux aspects de la condition féminine dans les diverses cultures. Simone de Beauvoir écrivait « on ne naît pas femme on le devient », nous ajouterons qu’il en va de même pour le masculin.


De la féminité

Nous reprendrons l’hypothèse de J. André : « La séduction de l’adulte est constitutive de la féminité précoce ; l’intrusion de la sexualité adulte constituée, à elle même inconsciente, contraint l’enfant à une position passive et séduite prélude de la position féminine » [2] qui sera donc la position première. En effet si nous observons le vécu développemental il y a d’abord chez le garçon, comme chez la fille, un temps d’identifications au féminin maternel ou sexuel de la mère : pour les deux existe donc un « originaire féminin » qui s’inscrit dans la réceptivité du côté des soins, dans la passivité du côté de la séduction, la féminité viendra du côté des identifications.

Cela nous permet de distinguer avec Jacqueline Schaeffer [3] « le féminin, intérieur, invisible, / la féminité, visible, qui fait bon ménage avec le phallique, celle du leurre, de la mascarade, et qui rassure l'angoisse de castration, aussi bien celle de l'homme que celle de la femme ».

Les relations à la mère précédant l'Œdipe sont importantes il ne faut pas leur attribuer un rôle exclusif qui reléguerait à l'arrière-plan les effets du complexe œdipien… Cependant ces relations premières sont à la fois l'objet d'une aimantation, toujours active et toujours susceptible de se réveiller avec une vigueur surprenante, et sont sources de complications en raison des douloureuses déceptions qu'elles peuvent entraîner


Le « féminin » prendra tout son sens dans l'épreuve d'altérité qui va ouvrir à la différence des sexes et qui inaugurera le conflit œdipien. Le destin de ce rapport à l’altérité sexuelle mériterait d’être détaillé au long de l’enfance et de l’adolescence Nous nous contenterons ici de nous intéresser à ce qui nous semble être le propre de la féminité soit de ne pouvoir être reconnue que par un autre dans la mesure où elle est cause du désir de l’homme. La féminité sera donc ce que confère l'aveu de l'homme avec deux conséquences :

- la première c’est que la femme ne sait pas sur quel critère objectif repose sa qualité de désirée, car ce que l'homme désire en elle, il est seul à pouvoir le dire ; pour elle, c'est une énigme.

- la deuxième c’est que de sa féminité, la femme ne peut découvrir que le manque Ce qu'elle désire et ce qu'elle donne, c'est ce qu'elle n'a pas et c’est ce qui devient cause de désir.

La femme attend la jouissance. Cette jouissance féminine ne saurait être définie, en sa spécificité, par la référence au phallique, même sous ses expressions métaphorisées. Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d'un conflit constitutif, de la sexualité féminine qui veut deux choses antagonistes.

En effet, c’est tout ce qui est insupportable pour le moi qui précisément va contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l'effraction, l'abus de pouvoir, la perte du contrôle, l'effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme.

Le moi de la femme déteste et hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l'exige. Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. Mais ce « fais de moi ce que tu veux » adressé à l’amant de la jouissance nécessite une profonde confiance dans l’objet et que celui-ci soit fiable c'est-à-dire non pervers


« L'énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d'être désirée ; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant ; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La défaite féminine c'est la puissance de la femme ». [4]

Il faudra attendre, comme la femme l'attendra, l'« amant de jouissance » pour que le « féminin » génital soit arraché au corps de la femme. « Il y aura là véritablement une expérience de différenciation sexuelle, de création du "féminin", qui donne enfin au moi la possibilité d'introjecter selon la poussée constante pulsionnelle dans la sexualité ». [5]


Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l'égalité entre les sexes est impérieux et est à mener sans relâche, autant il est néfaste dans le domaine sexuel, s'il tend à se confondre avec l'abolition de la différence des sexes, laquelle au contraire doit être constamment exaltée.



De la maternité

Chacun de nous, femme ou homme, a fait l’expérience de la maternité dont il est issu au croisement du biologique, du psychique et du social ce qui nous a inexorablement inscrits dans le processus de la succession des générations. Le fait d’être tous issus d’une maternité ou même d’une succession de maternités (lignée) ne doit pas être sans rapport avec la difficulté éprouvée à se confronter à ces notions. Nous n'en finissons pas de répudier ce qui demeure en nous de l'empreinte maternelle.

De ce point de vue l’évolution générale de la théorisation psychanalytique semble de plus en plus attachée à une conception qui privilégie le point de vue génétique et accentue donc le rôle de la mère dans le premier développement des deux sexes.

Si comme le souligne A. Green : le fait que la mère soit l’objet primaire dans les deux sexes « peut conduire à conclure à une conséquence leurrante soit à considérer le père comme « second », dans tous les cas de figure, temporellement et significativement » L’Œdipe est alors souvent sacrifié à la prééminence accordée à l'antériorité, au « primitif » sinon au primaire alors que le destin de cet objet primaire diffère dans les deux sexes : le garçon y reviendra lors du choix d'objet œdipien, en se contentant d'un simple déplacement ; la fille devra y renoncer pour procéder au changement d'objet.


La féminité va être redivisée par le maternel ce qui est un processus très différent de ce qui se joue entre le masculin et la paternité

La maternité qui advient chez la femme va rencontrer le féminin de celle-ci. Il n’est pas rare que chez une jeune fille ou une femme, la grossesse vienne remplir ce que le féminin a d’intolérable. La question se pose de savoir « si le maternel n’assurerait pas aussi une fonction refoulante contre le féminin » [6] et ce pas seulement dans l’histoire singulière d’un sujet mais du fait de la sexualité féminine elle-même.

La mère sexuée et la mère maternelle sont probablement conflictuelles : La mère « suffisamment bonne » de D. W. Winnicott est-elle encore une mère sexuée ? Lacan plus prudemment se contentait d’une mère qui porte à son enfant « la marque d'un intérêt particularisée, le fut -il par voie de ses propres manques ».

Peut-être convient-il donc de revenir sur l’idéalisation de la maternité. Julia Kristeva évoquait en ces termes, dans un colloque récent [7], la question de la violence de la fonction maternelle « Je fais l’hypothèse que si la culture moderne, et notamment les médias, « survalorisent la grossesse » et les « aides à la procréation optimale », c’est pour éviter d’avoir à s’interroger sur cette passion maternelle… qui constitue le prototype du lien amoureux… Je soutiendrais également que, face à la complexité de la passion maternelle, les mères elles-mêmes participent, plus ou moins inconsciemment, à son occultation : elles préfèrent tirer les avantages de la sacralisation du ventre et de la commercialisation de l’« enfant parfait », de l’« enfant roi », plutôt que d’élucider les risques et les bénéfices que cette passion comporte pour elles-mêmes, pour l’enfant, pour le père et pour la société »

Elle fait de cette « passion maternelle » une reconquête, une perlaboration-sublimation continue de la pulsion de vie et de mort. Dès sa grossesse la mère va être au carrefour de la biologie et du sens mais la passion maternelle va débiologiser le lien à l’enfant sans pour autant se détacher complètement du biologique puisqu’on le retrouvera sublimé dans l’agrippement et l’agressivité.

Le clivage qu’impose la cohabitation entre biologie et sens va trouver sa représentation psychique, plus ou moins insoutenable, dans la passion de la femme enceinte pour elle-même. « L’ambivalence passionnelle est présente dès ces commencements, car le narcissisme de la femme enceinte est tout à la fois renforcé et déstabilisé : en perte d’identité à la suite de l’intervention de l’amant-père, « elle-même » se dédouble en abritant un tiers inconnu, un pré-objet informe. » [8]. Cette passion maternelle initiale dominée par le narcissisme, n’en est pas moins triangulaire car elle est aspirée par ce pré-objet qu’est d’abord l’embryon, puis le fœtus – dont le statut incertain et encore aggravé par les avancées et les interventions biotechniques actuelles –, confronte l’enceinte à ses propres limites de sujet, si ce n’est à ses propres limites d’humain.


La mère aura aussi à se détacher de son enfant afin qu’il cesse d’être son double « bon » ou « mauvais » ; elle aura à projeter quelque chose de son autonomie. Une mère est toujours quelque peu destituée par la naissance de son enfant du fantasme de ne faire qu’un avec lui

C’est ce qu’a très justement saisi Marcianne Blevis dans son dernier : ouvrage quand elle y écrit « L’absence de projet ou l’indifférence des parents est vécue par l’enfant comme une haine de son devenir… Ce désengagement des adultes n’est que la forme « convenable » de la haine… Cette haine a bien un objet mais celui-ci demeure impalpable, étrange et inimaginable : il concerne la part de la subordination du désir de vivre qui s’incarne à chaque nouvelle génération comme un nouvel espoir : la haine a pour but de l’abriter. Elle s’exerce tout azimut et concerne les garçons et les filles » [9] 
En effet dans cet apprentissage de la relation à l’autre qu’est la maternité, la mère est en proie à deux mouvements contradictoires du négatif : d’un côté une plus grande intensité de la
pulsion par laquelle le sujet s’introduit dans l’autre pour le posséder, le contrôler, lui nuire, et de l’autre côté une inhibition de la pulsion quant au but, qui permettra à l’affect de se muer en tendresse, en soin, en bienveillance.

Et dans ce cas nous pouvons penser la maternité « comme une chance d’élaborer la destructivité passionnelle qui sous-tend tout lien, pour en faire un lien possible à l’autre… Car un certain détachement-dépassionnement se produit dans la plupart des cas, qui confère à l’amour maternel sa force d’étayage psychique et vital. » [10]


Le tragique de la vocation maternelle c’est qu’après avoir tout fait pour favoriser la proximité la plus grande, il doit consentir à la distension du rapport au corps de l'enfant et à la transformation radicale du rapport à celui-ci.

C’est le prix du privilège de la transmission : d’être amené à accepter un certain effacement de son désir vers l’enfant pour que le travail d’élaboration du féminin et du masculin puisse se jouer à la génération suivante. C’est probablement pour la mère la découverte d’un nouveau féminin au-delà de la maternité et pour l’homme la confrontation à quelque chose qui n’est pas si simple…


C'est un « travail du féminin », et un « travail du masculin » qui assurent l'accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribuent à la constitution de l'identité psychosexuelle. Cette identité psychosexuelle reste cependant instable, car il s'agit d'un travail constant, et constamment menacé de régression

Nous pouvons dès lors considérer que le féminin, comme le masculin, ne sont pas choses acquises lors de la puberté au niveau génital, comme l’écrivait Freud, avec la réalisation des premiers rapports sexuels, mais qu’ils sont une conquête incessante.



Frédéric ROUSSEAU

Psychanalyste

fredericrousseau@wanadoo.fr

 

Vers un féminin au-delà de la maternité…


Frédéric Rousseau


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1 LEVINAS E. Le temps et l’autre. P.U.F., Paris, 1983 P 78




















2 ANDRÉ J. : La sexualité féminine. P.U.F. Paris, 1994






3 SHAEFFER (J.) « Quelle différence des sexes « in : Les sexes indifférents Sous la dir. de J. André P.U.F. Paris. 2005

















































4 SHAEFFER (J.) « Quelle différence des sexes « in : Les sexes indifférents Sous la dir. de J. André P.U.F. Paris. 2005




5 Idem













































6 ANDRÉ J. : La sexualité féminine. P.U.F. Paris, 1994











7 KRISTEVA J. : « la passion maternelle » : colloque SPP du 19 novembre 2006




















8 KRISTEVA J. : « La passion maternelle » : colloque SPP du 19 novembre 2006




















9 BLEVIS M. : "La Jalousie" Délices et tourments. Éditions du Seuil. Paris 2006







10 KRISTEVA J. : « La passion maternelle » : Colloque SPP du 19 novembre 2006