Je savais que la Chine intéressait les psychanalystes, je m'interrogeais encore sur la façon dont la psychanalyse pouvait intéresser les chinois lorsque j'ai décidé de participer au séminaire organisé en avril 2004 à Emeishan, au pied d'une des huit montagnes célèbres, dans cette région du Sichuan réputée pour son humidité, ses arbres vieux de six cents ans, et sa nourriture épicée. Voir écrit, dès la descente de l'avion, PSYCHANALYSE en toutes lettres dissipa mes doutes. La psychanalyse existait donc à des milliers de kilomètres, dans cette contrée à l'écart des circuits touristiques ; elle s'inscrivait même en français. Mais alors, quelle psychanalyse ?

Des rencontres avec les étudiants chinois, les interventions et les débats de ce séminaire de quatre jours ont nourri mes impressions et mes interrogations. Tout d'abord, les étudiants avaient souvent appris le français qu'ils parlaient mieux que nous le chinois. Huo Datong, qui leur avait amené la psychanalyse de France, le leur avait judicieusement conseillé afin de pouvoir lire Lacan dans le texte ; jusqu'à aujourd'hui, la seule traduction des Écrits de Jacques Lacan qui existe s'est réalisée à partir de l'anglais.

La traduction ouvrit donc souvent la voie à des questionnements. Comment traduire par exemple : « jeux de mots » ? Embarrassant pour mon interlocuteur chinois, car il existe plusieurs termes possibles dans la langue chinoise, selon que le jeu porte sur le son (la langue chinoise comporte quatre à cinq accents), le caractère, Ensuite comment traduire « fonction paternelle » ? Si on traduit « paternelle » par fuqin de 父亲的 il s'agit du père en chair et en os, la traduction ne peut donc faire comprendre qu'il s'agit d'une notion abstraite, que c'est du père dans le discours dont il est question. Ce fut là tout un débat difficile à faire comprendre pour ceux en quête d'applications rapides.

Comment transmettre alors la psychanalyse et les concepts lacaniens, donnant lieu à des interprétations parfois bien différentes déjà par des Français ? On peut se demander si la psychanalyse doit utiliser des concepts nés dans nos langues indo-européennes alors que la langue chinoise est non alphabétique ? N'y aurait-il pas matière à inventer, à créer ?

La demande de ces étudiants fut vive, forte, pressée, en quête d'experts. Mais pourquoi applaudir quand un Chinois parlait de Révolution Culturelle ? Applaudit-on dans nos colloques lorsque quelqu'un parle de la Shoah ? Prendre le temps de déplier tous ces termes complexes afin de ne pas appliquer une théorie permettrait de faire son expérience. Avec délicatesse. Il s'est dit que le danger des formations en dix séances à l'Allemagne rôdait ; il menacerait dès lors une des nécessités de l'analyse : laisser le temps à l'inconscient de se dire, en ne cherchant pas à comprendre trop vite, pour ne citer que quelques impressions qui me sont venues en contrepoint des interventions de ces journées. Je ne voudrais pas oublier l'accueil enthousiaste et instruit de ces jeunes étudiants chinois qui apporta beaucoup de charme à ces rencontres.

 

Après-coup

Véronique Porret

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