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Séminaire de l’École lacanienne de psychanalyse

2008 - 2009


  1.                         Transfert oblige !

  2. (questions sur le “désir du psychanalyste”, et sur la traduction)


Laurent Cornaz

Présentation de l’année :


Date : mardi 30 juin 2009

de 20 h 30 à 22 h 30


Lieu :  Petit amphi de la CMME, Hôpital Sainte-Anne - 100 rue de la Santé - Paris 14e


Contact : elp@ecole-lacanienne.net




Argumentaire :

[…] je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement,

c’était quelque chose de l’ordre du je n’en veux rien savoir.

Jacques Lacan

(première séance de Encore, 12 décembre 1972)


En proposant, en réponse à Michel Foucault, une psychanalyse « dégagée de la fonction psy », une « thérapeutique spirituelle » (et non psychologique), Jean Allouch ne (re)pose-t-il pas la question du désir de l’analyste ? Ce désir qu’interrogeait Lacan en proposant la procédure de la passe à son École, avec cette formule : « le désir du psychanalyste, c’est son énonciation ». Il n’en aura – il le dit à Deauville – « eu aucun témoignage » ; il n’en aura pas produit le mathème. Ce « désir de l’analyste » est-il seulement énonçable ? « Si un pareil désir devait être à l’œuvre, reprend J. Allouch, il ne devrait pas être annoncé, mis sur la place publique. » Pourquoi ? Parce que : « averti de ce que son analyste est habité de ce désir, et même s’il reste pour lui opaque, l’analysant saura au moins qu’il ne lui veut pas autre chose (son bien, son bonheur, son corps, son argent, sa santé mentale, que sais-je ?) ». Averti, l’analysant n’aurait pas à subir le doute, radical, des amants, des amantes. N’est-ce pas la responsabilité de l’analyste que ses analysants puissent dire tout ce qui vient – que, du désir qu’ils lui supposent, ils ne sachent rien ? « Lacan, n’hésite pas à dire J. Allouch, a joué un coup pendable à ses élèves, avec son “désir de l’analyste”».

Transfert oblige ! Oblige qui fait offre d’analyse à cette réserve, à cet anonymat. Une réserve qui porte à conséquence jusque dans la théorie. La théorie, c’est-à-dire, en fin de compte, la parole publique de l’analyste. Qu’est-ce que théoriser, qu’est-ce que témoigner même d’une expérience qui requiert et la proximité des corps et l’absence de témoin ? L’analyste se voit, bien autrement que l’écrivain (que le philosophe), « obligé » par ce sexuel sur lequel Freud, dit-on, n’aurait jamais cédé. Nous retrouvons notre questionnement de l’année dernière sur le nouage, posé comme tel par Lacan dans sa Proposition de 67 et non repris par la suite, de la psychanalyse qu’il dit en intension avec celle qu’il dit en extension ; nous le retrouvons plus énigmatique encore dès lors que l’on s’oblige – que l’on s’autorise – à ne pas rendre raison du désir qui vous met en place d’analyste. Nous le retrouvons, déplacé : la parole de l’analyste, en intension comme en extension, serait moins fonction d’un désir – désir de savoir, par exemple – que de cette prise au sérieux du singulier de l’amour révélé par chaque « bavardage » analytique. Sérieux de qui s’en tient à la règle fondamentale. « Obligeance » de qui se fait l’obligé de l’amour d’un autre ; qui s’en fait contrainte, au sens – oulipien, witzig, poétique – où c’est l’adéquation à la contrainte (inconsciente) qui fait la force d’un énoncé. L’envers, côté analyste, de la règle fondamentale : ne dire qu’en réponse, même anticipée, au transfert, à l’érôs ailé des paroles visant cet objet qu’à votre corps défendant, vous présentifiez.

Ce déplacement de la question du désir de l’analyste à celle de l’obligeance d’amour, c’est dans un dialogue serré avec la mystique chrétienne que Lacan l’effectue. Et c’est en persévérant dans le projet des lumières qu’il prend acte de la précarité de la posture de l’analyste : ayant affaire au sujet de la science, il ne s’autorise que de lui-même. « […] la religion est increvable, énonce-t-il alors, à Rome. La psychanalyse ne triomphera pas, elle survivra ou pas. » Pour prendre la mesure de ce pas, que Freud n’aura pas fait, je ne crois pas inutile d’en repasser par le frayage de Saint Augustin qui traça la voie chrétienne d’un « s’obliger à l’amour ». Une récente traduction des Confessions (devenues Les Aveux) atteste de la pérennité dans notre culture de cette voie, celle d’une possible traduction précisément. Voie également d’un possible nouage du christianisme en intension et en extension – c’est là le triomphe – que la tentative des lettrés chinois de faire littérature, en langue parlée, de leur sagesse (c’est-à-dire de leurs intraductibles classiques) éclaire d’un jour rasant. Le pas de Lacan : l’intraduction dans lalangue française de l’unebévue.

Exercice de lecture pour nous préparer à l’étonnant constat dressé à la fin du séminaire Les non-dupes errent : « Pour la première fois dans l’histoire, il vous est possible à vous d’errer, c’est-à-dire de refuser d’aimer votre inconscient ». Que l’inconscient – autre nom de Dieu pour Lacan (autre nom de quoi pour la tradition lettrée chinoise ?) – ne soit guère aimable – non traductible – n’est-ce pas là l’expérience des jusqu’au boutistes que furent les mystiques, que sont parfois nos analysants, « quelque chose de l’ordre du je n’en veux rien savoir » ?

De quel amour l’analyste se fait-il l’obligé ?


Bibliographie

« Du Shiniang en colère précipite dans les flots la cassette aux cent trésors », in : Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois (Jingu Qiguan), Traduit, présenté et annoté par Rainier Lanselle, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1996.


Jean Allouch,

« Éloge de l’indifférence à la psychanalyse », in Chine/Europe. Percussions dans la pensée. À partir du travail de François Jullien, sous la direction de Pierre Chartier et Thierry Marchaisse, Paris, PUF, 2005, p. 199-209.

« Pas perdus. L’amour Lacan au temps de non-rapport sexuel », dernière séance du séminaire L’amour Lacan, 26 juin 2007.


Augustin (saint),

Les Aveux, nouvelle traduction des Confessions par Francis Boyer, Paris, P.O.L, 2008.


Jacques Lacan,

« Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », in : Pastout Lacan.

Les séminaires Encore et Les non dupes errent.